Vatican - Le pape François sera-t-il celui de la rupture?

Le pape François vendredi alors qu’il s’adressait aux cardinaux.
Photo: Agence France-Presse (photo) Le pape François vendredi alors qu’il s’adressait aux cardinaux.

Rome — Benoît XVI était un homme qui se réfugiait dans le silence et l’écriture. Jamais un pape n’avait autant écrit durant son pontificat. À l’exception de ses toutes dernières, les déclarations de Benoît XVI étaient mûrement pesées et s’écartaient rarement de ce qui était écrit. Il n’en ira visiblement pas de même avec le nouveau pape François.

À peine élu, Jorge Mario Bergoglio y est allé de quelques gestes et surtout d’une déclaration qui donnent déjà une bonne idée du genre de pape explosif et imprévisible qu’il pourrait être. Jeudi, dès sa première messe publique dans la chapelle Sixtine devant les 115 cardinaux qui l’ont élu, il a mis de côté l’homélie que lui avaient préparée ses conseillers pour y aller d’une improvisation de son cru.


Dans cette intervention de sept minutes, il a déclaré que l’Église n’était qu’une « ONG pietosa » si elle ne professait pas le message de Jésus. On ne sait pas si, pour cet Argentin qui a appris l’italien avec sa grand-mère piémontaise, le terme « pietosa » signifie « pitoyable » ou « compatissante ». Les services de presse du Vatican ont bien tenté d’atténuer la formule en écrivant que le pape avait plutôt parlé d’une « ONG charitable ». Mais peu importe, il semblait évident que le nouveau venu avait choisi d’amorcer son pontificat par un coup d’éclat en remettant l’Église sur les rails de l’évangélisation plutôt que sur celles de sa seule mission sociale.


Dans le quotidien Les Échos, l’historien Roberto Rusconi n’hésitait pas à qualifier le pape François de pape de la rupture. « Son élection est une immense surprise qui change la donne dans l’Église, écrit-il. C’est le premier pape depuis longtemps à ne pas choisir le nom de l’un de ses prédécesseurs : cela donne une indication de sa volonté de rupture. »

 

Une petite bombe


Chose certaine, le nouveau pape a utilisé un vocabulaire auquel ni Jean Paul II ni Benoît XVI ne nous avaient habitués. « Quand on ne construit pas sur des pierres, il arrive ce qui arrive aux enfants quand ils font des châteaux de sable. […] Tout s’écroule alors, sans contenu. Quand on ne se confesse pas à Jésus, on se confesse à la mondanité du diable », a-t-il déclaré.


Si le commun des mortels n’y a vu que du feu, ces quelques mots ont eu l’effet d’une petite bombe dans les milieux informés. « Sa première homélie - improvisée - dans la chapelle Sixtine a quelque chose d’une flamme, écrivait le chroniqueur religieux du quotidien Le Figaro, Jean-Marie Guénois. C’est même du feu. Jamais un pape - même Jean Paul II - n’a osé parler aussi crûment en public. » Bref, le nouveau venu a littéralement laissé les cardinaux bouche bée.


D’ailleurs, pour son premier message, le pape a délaissé le siège de l’évêque de Rome, symbole de son autorité, pour l’ambon en bas à droite de l’autel où on lit généralement les Évangiles. Le pape a donc voulu parler au monde comme le ferait un simple clerc. Son insistance sur le fait qu’il est « l’évêque de Rome » dès son apparition à la loggia des bénédictions pourrait aussi indiquer qu’il entend rétablir une plus grande collégialité dans la Curie. Même message lorsque, au lieu de prendre la limousine papale, il est rentré à la résidence Sainte-Marthe en minibus avec les cardinaux.


Le cardinal français Jean-Pierre Ricard n’a pas hésité à le comparer à Jean XXIII en évoquant notamment son âge (76 ans). Car, cet âge avancé « a été une question réelle », dit-il. Mais « on s’est souvenu de papes, comme Jean XXIII élu âgé, qui ont eu un pontificat décisif pour l’Église », ajoute-t-il. Jean XXIII avait en effet plus de 80 ans lorsqu’il a lancé le concile Vatican II. En sera-t-il de même pour le pape François ?


Difficile de le dire. Mais on sait déjà que celui-ci risque d’être plus dérangeant que ses prédécesseurs. Dans cette même homélie, le nouveau pape semblait en effet amorcer une critique sévère de ce que sont devenus l’Église et ses représentants. « Quand nous cheminons sans la Croix […] nous sommes des mondains, dit-il. Nous sommes des évêques, des prêtres, des cardinaux, des papes, tout, mais nous ne sommes pas des disciples du Seigneur. »


Pour Rusconi, il s’agit d’« une critique très lourde de certains comportements ecclésiaux, allant des simples prêtres jusqu’au… pape. Cela, de fait, ne s’est jamais vu ou entendu, dans la bouche d’un pape, devant tout le collège des cardinaux, donc symboliquement l’Église catholique du monde entier, et dans la chapelle Sixtine qui est le creuset de l’Église, là où depuis longtemps sont élus les papes. » Et Rusconi de souligner que ce n’est pas non plus un hasard si le nouveau pape est « un jésuite face au lobby financièrement très puissant de l’ordre des salésiens incarné par le cardinal Bertone », le puissant secrétaire d’État de Benoît XVI.


Se pourrait-il que Jorge Mario Bergoglio ne soit pas simplement le « saint » que décrivait jeudi l’ancien archevêque de Montréal, Mgr Turcotte ? Ni l’humble prêcheur sur lequel les services de presse du Vatican distillent habilement de nombreuses anecdotes illustrant le dénuement de son mode de vie ?


Ce n’est probablement pas un hasard non plus si, dans sa première homélie, ce jésuite rigoureux a choisi de citer l’écrivain français Léon Bloy. Pour comprendre le nouveau chef de l’Église, peut-être faudra-t-il donc relire ce féroce polémiste, qui était à la fois un critique de Zola (de gauche) et de Barrès (de droite), mais un amoureux de Verlaine et de Baudelaire.


Le critique littéraire Guy Belzane définissait Léon Bloy comme un être « égaré dans une société matérialiste et scientiste, résolument oublieuse - l’Église la première - du message des Évangiles ». Belzane rappelait aussi que l’oeuvre de Bloy était une « explosion perpétuelle de colère et de souffrance […] devant la « séculaire farce tragique de l’homme ».


S’agirait-il d’une prophétie de ce que sera le pape François ? Jorge Mario Bergoglio ne rigolait peut-être pas lorsque, à peine élu, il a lancé aux 115 cardinaux qui venaient de l’élire : « J’espère que vous serez pardonnés. »


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