Centre suisse d'études sur le Québec et la francophonie - La Francophonie suisse vit à l’heure québécoise

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Le professeur Claude Hauser
Photo: Le professeur Claude Hauser

Ce texte fait partie du cahier spécial Francophonie 2013

Fribourg — Suisse romande et Québec, même combat ? Pas tout à fait, mais les similitudes sont suffisamment importantes pour que, depuis 2010, un Centre suisse d’études sur le Québec et la Francophonie (CEQF) étudie les parallèles et stimule les échanges entre ces deux régions où les francophones forment une minorité au sein d’un pays plurilingue.


Dans les années 1970, les Québécois élisaient un gouvernement souverainiste, alors qu’à la même époque, en Suisse, le Jura francophone réalisait sa séparation d’avec le canton germanophone de Berne, obtenant ainsi le statut de canton au sein de la Confédération helvétique. Il s’agit de l’un des parallèles évidents, parmi plusieurs autres, qui ponctuent les histoires récentes de la Suisse francophone et du Québec. Le Centre suisse d’études sur le Québec et la Francophonie (CEQF) regroupe depuis 2010 les chercheurs helvétiques s’appliquant justement à étudier le Québec et à observer les liens et les similitudes entre les réalités historiques, mais aussi contemporaines, du Canada et de la Suisse. Car ces deux pays partagent un point commun important : la langue française, parlée par une minorité concentrée géographiquement, est l’une des langues officielles d’une fédération plurilingue.


Même si les Suisses ont surtout tendance à s’identifier à leur canton, Claude Hauser, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Fribourg et à la tête du CEQF, croit que la francophonie représente, aux yeux des Suisses romands, « un attachement culturel pour une langue et une façon d’être ». Ce n’est donc pas par hasard qu’ils jettent un oeil sur l’autre côté de l’Atlantique.


« Il y a une grande attention, au Québec, aux questions de langue, de défense vis-à-vis de ce qui peut constituer une menace à la culture francophone », note Claude Hauser, dans son bureau de l’Université de Fribourg, situé à la frontière de la Suisse romande (francophone) et alémanique (germanophone). « En Suisse, la situation est tout de même moins tendue, mais il y a toujours un débat sur le plurilinguisme et le respect des minorités. Pour nous, il est donc très intéressant de voir comment vous gérez ça au Québec et de voir que les choses sont très suivies, très formalisées, sur le plan des lois, par exemple. »


 

Inscription universitaire


Il relève au passage que le Parlement du Canton du Jura, qui a signé avec le Québec une entente de coopération en 1983, a voté en 2010 une loi favorisant l’usage du français pour freiner la prolifération des anglicismes - et non des termes allemands - lorsque des équivalents existent dans la langue de Molière. « Il y a eu un échange réel. Ceux qui ont entrepris de mettre en oeuvre cette loi ont aussi fait appel à l’expertise québécoise. »


Le CEQF, dont les activités ont démarré en 2010, souhaite poursuivre ce dialogue avec le Québec sur plusieurs sujets. Un pôle documentaire, avec un centre d’archives, a été constitué à Porrentruy, dans le Canton du Jura, tandis qu’un pôle scientifique a été mis sur pied à l’Université de Fribourg, dans le canton du même nom. Plusieurs conférenciers québécois y sont invités pour décrire nos modèles, nos façons de faire et alimenter la discussion entre les deux régions.


M. Hauser observe que l’implantation du CEQF ne fut pas si facile au sein d’une université bilingue de réputation internationale où se côtoient le français et l’allemand. « Il y a encore une méfiance, une certaine réticence, parce qu’on associe souvent la Francophonie à une politique de diplomatie culturelle offensive servant les intérêts postcoloniaux de la France. Cette idée est restée fortement ancrée dans les mentalités germanophones. Notre objectif, c’est de démontrer qu’il est intéressant d’avoir des contacts avec les périphéries francophones dans des situations plurilingues. »


Mais « on fait une diplomatie culturelle qui n’est pas officielle, qui ne se joue pas au niveau étatique. On part de l’idée que les relations culturelles, ce ne sont pas seulement les États qui les tissent, mais aussi les acteurs, les créateurs, les gens dans les académies et les universités, les créateurs et les gens du spectacle ».

 

Inscription francophone


L’État fédéral suisse, quant à lui, hésite depuis longtemps à se mouiller au sein de la Francophonie. Alors que le Canada, après que le Québec eut mis de l’avant la doctrine Gérin-Lajoie, a « essayé de surenchérir dans tout ce qui touche à la Francophonie, en Suisse, lorsqu’il y avait des velléités de développer des contacts avec la francophonie dans les cantons francophones, l’État fédéral a eu tendance à mettre le pied sur le frein ». Une prudence, dit-il, justifiée par « la crainte de bousculer le fragile équilibre du plurilinguisme suisse en s’engageant trop en faveur de la population francophone et d’être accusé de diviser les communautés ».


Le pays est entré bien tardivement au sein du concert des nations francophones, se joignant à l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), actuelle Organisation internationale de la Francophonie (OIF), en 1996. Une adhésion que M. Hauser interprète comme une réponse au référendum sur l’intégration de la Suisse à l’espace économique européen, en 1992, qui a déchiré les francophones, pour la plupart favorables, et les germanophones, majoritairement contre. Après un non sans équivoque, l’entrée dans l’ACCT a été dictée par « une volonté de montrer aux francophones qu’on tient compte de leur appartenance culturelle et se voulait un geste pour qu’ils se sentent à l’aise en Suisse ».


Mais, au CEQF, on défend une vision décentralisée de la Francophonie, ouverte aux autres cultures et autres langues, qui n’a pas besoin de passer par la France. D’ailleurs, M. Hauser prévoit venir séjourner à Montréal très bientôt dans le but d’étudier les retombées d’Expo 67. Son but : vérifier l’hypothèse selon laquelle ce moment charnière aurait joué un rôle majeur dans la consolidation de la Francophonie internationale. En septembre 2014, le Jura fera don d’une horloge de 3,5 mètres à la Ville de Québec. Le CEQF ne veut surtout pas manquer cette occasion de réunir Québécois et Suisses au sein de manifestations culturelles et scientifiques.



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