Jours de vigilance

Normand Thériault Collaboration spéciale
La solidarité entre les peuples est l’un des fondements de la communauté francophone et de l’Organisation internationale de la Francophonie, dont le prochain sommet se déroulera à Dakar, au Sénégal, en 2014.
Photo: Illustration Le Devoir La solidarité entre les peuples est l’un des fondements de la communauté francophone et de l’Organisation internationale de la Francophonie, dont le prochain sommet se déroulera à Dakar, au Sénégal, en 2014.

Ce texte fait partie du cahier spécial Francophonie 2013

La Suisse observe le Québec. Le Québec a le regard tourné vers l’Afrique, ce continent où l’Organisation internationale de la Francophonie tiendra son sommet, en 2014. Quant à TV5 Québec Canada, elle entend offrir une nouvelle chaîne, pancanadienne, celle-là, qui proposerait du contenu à intérêt local. Tout cela dans un contexte où d’aucuns remettent en question la politique québécoise voulant qu’on inscrive dans le cursus du primaire une année entière d’immersion en langue anglaise.


Est-ce la présence d’Internet, et la mondialisation qu’il entraîne, qui expliquerait qu’aujourd’hui la communication a plus d’importance que l’information ? Car on ne lit plus autant les journaux, on abandonne les livres et beaucoup, maintenant, n’écrivent plus : ils « twittent », ils « googlent », ils « facebookent ». Finies les phrases coulantes, la recherche du mot juste ou de l’expression bien tournée : on utilise un sabir dont le destinataire a les codes, car le recours au raccourci donne l’illusion de la vitesse.


En conséquence, l’anglais, langue synthétique, a la cote : ne suffit-il pas, pour s’exprimer, de simplement connaître un mot et d’ainsi créer, en le glissant tel quel dans une phrase, un verbe, un adjectif, bref, un court syntagme qui « dit bien ce que l’on veut dire » ?


Et puisque l’anglais est la langue des affaires et la langue que les Américains utilisent quasi cons-tamment, on ne saurait reprocher à ces derniers qui ont mis le monde en réseau, Microsoft et Apple s’étant attelés à cette tâche, de l’avoir choisi pour réaliser leur projet.

 

Communication


La planète Terre se transforme. À Tombouctou, à Milan, à Tokyo ou à Jérusalem, si d’aventure deux individus se rencontrent sans se connaître au préalable, il ne faudra pas vous étonner, vous qui observez la scène, si ces deux-là, fussent-ils de même nationalité, nouent tout naturellement le dialogue en anglais. Quitte à vous imposer un charabia approximatif. Car on peut toujours s’exprimer dans une langue donnée, mais de là à rendre compréhensibles des idées complexes, il y a toute une marge.


Parmi ceux qui ont l’ambition de s’exprimer dans leur langue maternelle, beaucoup n’ont pas une formation suffisante. Ainsi, au Québec, l’objectif ministériel au chapitre de la connaissance de la langue française veut qu’à l’examen terminal de niveau collégial, l’élève produise un texte en 800 mots comportant moins de 30 fautes, un critère qui aurait naguère mis en échec un élève en première secondaire.


Nous vivons dans un monde de l’information. Et aussi du rapprochement des cultures. À la télécommunication omniprésente s’ajoute aussi la vie en direct au contact de ce qui était hier exotique, ou à tout le moins étranger. Bientôt, il ne restera plus dans notre monde occidental d’enclaves peuplées par les seules gens du cru. Ainsi, quiconque prend le métro ou emprunte le trajet des lignes 80 ou 165 à Montréal peut faire le compte et constater que, pour un trajet donné, le « pure laine » est généralement en minorité.


Dans ce contexte, certains politiques ont tôt fait d’opérer un raccourci : on s’internationalise, on veut devenir international, parlons donc anglais.


Pourtant, s’agissant de l’éducation, il y a, nous dit Bernard Cerquiglini, « une façon francophone de penser l’enseignement supérieur, outil du développement ». De fait, 800 dirigeants d’universités de par le monde semblent partager l’analyse du recteur de l’Agence universitaire de la francophonie, eux qui ont inscrit leur établissement respectif dans ce réseau s’étendant sur cinq continents.

 

Solidarité


Qu’en est-il sur le plan politique ? Tournons-nous cette fois du côté de l’Organisation internationale de la Francophonie, qui se montre aujourd’hui souvent plus active et plus entreprenante que le Commonwealth qu’elle avait pris pour modèle, lors de sa fondation, il y a plus de 40 ans, quitte à sacrifier à l’occasion le souci économique au profit du projet politique : « La solidarité fait partie des fondements de notre communauté, elle est au coeur de notre action depuis sa création le 20 mars 1970 », rappelle d’ailleurs Abdou Diouf, son secrétaire général.


Solidarité, donc, mais pas à n’importe quel prix, nuance le ministre québécois responsable, entre autres dossiers, de la Francophonie : « On n’est pas contre l’idée d’élargir la Francophonie, déclare Jean-François Lisée, mais il faut que cet élargissement soit significatif. Il faut que les pays qui se joignent à la Francophonie fassent un effort réel et mesurable en ce qui a trait à la promotion du français dans la société civile, à l’enseignement du français à titre de langue seconde, etc. Il ne faut pas que ce soit une adhésion de complaisance. » Et de signaler par la suite que son gouvernement veut mettre sur pied une politique d’ouverture vis-à-vis de l’Afrique, ce coin du monde que lentement le Canada délaisse, mais qui accueillera bientôt le plus grand bloc de locuteurs de langue française de la planète.

 

Identité


Mais devant l’hégémonie réelle de la langue anglaise, du fait que les réseaux planétaires l’ont adopté et que les modes traditionnels d’information vivent (pour ne pas dire survivent) avec difficulté, il y a partout danger de voir toute langue se transformer en autre chose qu’elle-même : demain, dans la lan-gue française, il n’y a pas que le plus-que-parfait du subjonctif qui sera chose du passé.


Aussi, en Suisse, le Parlement du Canton du Jura a voté en 2010, prenant modèle sur le Québec, une loi pour contrer la prolifération des anglicismes. Ici, notre ministre responsable de la Métropole se voit encore reprocher ses déclarations portant sur l’utilisation de l’anglais dans les services publics.


Mais il ne suffit pas de défendre ou d’autoriser l’usage d’une langue. Il faut aussi se donner les moyens de cons-truire des identités : cela ne justifie-t-il pas largement le projet de chaîne pancanadienne de TV5 Québec Canada, qui entend offrir à tous les francophones hors Québec une télévision de proximité ?


En effet, pour que les gens parlent avec fierté une langue, il faut qu’ils parviennent à se reconnaître en elle.