Quelle Église après Benoît XVI?

À 85 ans, Benoît XVI était le pape le plus âgé en exercice derrière Léon XIII mort à 93 ans (1903) et devant Jean-Paul II mort à 85 ans.
Photo: Agence France-Presse (photo) À 85 ans, Benoît XVI était le pape le plus âgé en exercice derrière Léon XIII mort à 93 ans (1903) et devant Jean-Paul II mort à 85 ans.

Paris — «Priez pour moi, pour que je ne me dérobe pas, par peur devant les loups. » Benoît XVI aura-t-il eu peur des loups comme il l’évoquait lui-même dans cette phrase prophétique tirée de la première messe qu’il prononça le 24 avril 2005 ? Après le maître des médias que fut le charismatique Jean-Paul II, le pape politique par excellence qui contribua à faire tomber le mur de Berlin et à rapprocher les grandes religions du monde, le bilan de Benoît XVI semble à la fois plus modeste et plus complexe.

La comparaison avec Jean-Paul II, dont Benoît XVI fut le collaborateur pendant une vingtaine d’années, est terriblement injuste, estime l’historien des religions Yves-Marie Hilaire (Histoire de la papauté, Points Seuil). « On ne peut pas comparer Benoît XVI à son prédécesseur, qui fut probablement le pape le plus extraordinaire depuis Grégoire le Grand… au VIe siècle ! La succession de Jean-Paul II était une succession quasi impossible. Vu sous cet angle, Benoît XVI ne l’aura pas si mal gérée que ça. »


Dans ses dernières paroles adressées aux fidèles, mercredi sur la place Saint-Pierre, ce pape obsédé par les liens entre la foi, la raison et la vérité n’a pas craint d’évoquer ces « moments pas faciles, dans lesquels les eaux étaient agitées […] et où le Seigneur semblait dormir ». De là à conclure que son pontificat fut un des plus chaotiques de l’histoire récente de l’Église, il n’y a qu’un pas.

 

Un conservateur… avec des nuances


Précédé d’une réputation de conservateur avant même son accession au trône de saint Pierre, Joseph Ratzinger en surprendra plus d’un. « Comment imaginer un pape, héritier de 2000 ans d’histoire, qui ne soit pas conservateur ? demande l’écrivain et journaliste Bernard Lecompte (Benoît XVI, éd. Perrin). L’ancien préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi ne pouvait être perçu que comme un conservateur. Mais cette image a évolué et il part sur un acte profondément moderne. »


Ceux qui tiennent absolument à classer le pape à droite oublient parfois qu’il a régulièrement dénoncé un capitalisme devenu fou. Il a aussi frisé l’incident diplomatique en reprochant au président français Nicolas Sarkozy d’expulser les Roms de France. Il a enfin tenu à béatifier lui-même le cardinal John Henry Newman, ferme opposant au dogme de l’infaillibilité du pape.


« C’est trop simple de dire que le pape a été conservateur », dit Yves-Marie Hilaire. Selon l’historien, Joseph Ratzinger a été profondément marqué par cette époque où, en 1988, il a dû négocier avec les schismatiques de la Fraternité Saint-Pie X partisans de l’intégriste Mgr Lefebvre. « S’il a été ébranlé par le laisser-aller liturgique, il n’a rien concédé sur les réformes de Vatican II dont il s’est fait un défenseur. À preuve, les discussions avec les intégristes sont aujourd’hui dans l’impasse. »

 

Écrire ou twitter ?


Au concile, celui qui était conseiller du cardinal Joseph Frings était considéré comme un réformateur modéré. Benoît XVI n’aura de cesse, lui, de corriger ce qu’il considérait comme des dérives et d’inscrire cette grande période de réformes dans l’histoire en affirmant qu’elle ne fut pas une rupture.


« Cinquante ans plus tard, Benoît XVI a fait le bilan de Vatican II, dit Bernard Lecompte. C’est un pape qui clôt une période. Mais ce pape philosophe, théologien et intellectuel, l’a fait à sa façon souvent originale, et le plus souvent en écrivant. »


À l’ère d’Internet, Benoît XVI sera étrangement le premier pape à écrire autant pendant son pontificat, confirme Yves-Marie Hilaire. « Des écrits qui sont malheureusement peu connus », déplore-t-il. Ennemi juré de Joseph Ratzinger, le théologien progressiste Hans Küng y voit plutôt le signe d’un échec cuisant. Ce pape « a préféré écrire des livres plutôt que de gouverner l’Église », déclarait-il récemment aux médias allemands.


Benoît XVI passera certainement à l’histoire pour avoir été, lors de ses voyages à Malte, aux États-Unis et en Australie, celui qui a percé l’abcès des crimes de pédophilie au sein de l’Église. Un sujet sur lequel ses déclarations sur la « tolérance zéro », selon lesquelles « le pardon ne remplace pas la justice », tranchent radicalement avec le laisser-aller de son prédécesseur.

 

Statu quo pour les femmes


Étrangement, Benoît XVI est assez peu intervenu sur les grandes controverses qui défraient le plus la manchette des médias européens et nord-américains. En dépit d’une première encyclique étonnante sur l’amour voulant réconcilier eros et agapè, les grandes questions de l’ordination des femmes, du divorce et de l’homosexualité n’ont guère retenu son attention. Ce qui veut dire que, pour l’essentiel, il s’en est tenu au statu quo.


Yves-Marie Hilaire voit mal comment l’Église pourrait changer radicalement sur ces questions. Il croit cependant possible, dit-il, d’inventer « une organisation ministérielle propre aux femmes », d’assouplir les règles interdisant le mariage des prêtres et de réintégrer les divorcés après « une période de probation ». Ce sera l’affaire du prochain pape, croit-il.


« Benoît XVI avait une vision plutôt négative de la société moderne, ne trouvant pas toujours les mots pour s’adresser à elle », dit le père Armand Veilleux, un cistercien québécois qui dirige l’abbaye de Scourmont, en Belgique.


Sa démission-surprise ne sera pas la moindre des innovations de Benoît XVI. Une démission qui ne fait pas l’affaire de tous malgré les réactions polies, constate Bernard Lecompte. Certains y voient une désacralisation supplémentaire, pour ne pas dire « une catastrophe ». « Un p.-d.g. ou un président peuvent démissionner. Un pape, lui, est démissionné par la mort », écrivaient les professeurs de philosophie Pierre Dulau et Martin Steffens dans le quotidien La Croix.


À 85 ans, Benoît XVI était le pape le plus âgé en exercice derrière Léon XIII mort à 93 ans (1903) et devant Jean-Paul II mort à 85 ans. « Ce n’est pas un abandon, mais la décision d’un homme d’abord logique et raisonnable, dit l’historien Jean Chélini (Chroniques romaines, Cerf). Car Benoît XVI aura surtout été un pape de réflexion. » C’est peut-être d’ailleurs de là que viennent ses problèmes récurrents avec la Curie et les médias. « La gestion du quotidien, ce n’était pas sa vocation », dit Chélini.

 

Une Curie à reprendre en main


« Benoît XVI laisse une Église qui progresse et qui compte 1,2 milliard de fidèles. Gardons-nous de juger les progrès de la foi à l’aulne de nos seules petites Églises de l’hémisphère nord », dit Lecompte. Mais il ajoute aussitôt que le prochain pape devra absolument reprendre en main la Curie, où les « affaires » n’ont cessé de se multiplier. Il serait temps aussi d’adapter la communication de l’Église au XXIe siècle, dit-il.


Le théologien de la libération Leonardo Boff confiait récemment aux médias de son pays que la démission de Benoît XVI n’était rien de plus que « l’acte de désespoir d’un pape qui ne peut plus contrôler la Curie et diriger l’Église ». Au printemps, alors qu’éclatait le scandale Vatileaks et que Benoît XVI était trahi par certains de ses proches, l’ancien spécialiste des religions du quotidien Le Monde Henri Tincq n’hésita pas à écrire que ce pontificat tournait littéralement « au cauchemar ».


Chose certaine, Benoît XVI n’aura jamais manqué de lucidité. « Il ne restait qu’à me dire qu’à côté des grands papes, il y en avait de petits, qui donnent ce qu’ils peuvent », disait-il en 2010. Selon Bernard Lecompte, le prochain conclave sera l’occasion d’inaugurer une nouvelle époque. « Pour la première fois depuis 30 ans, c’est l’occasion de réinventer quelque chose ! On savait que Benoît XVI serait dans la continuité de son prédécesseur. Mais, aujourd’hui, il est impossible d’imaginer à quoi ressemblera l’Église dans 15 ans. »

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