L’imprévisible routine du policier


	L’agent Anthony Cantelmi, patrouilleur au poste de quartier 12 du SPVM
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir
L’agent Anthony Cantelmi, patrouilleur au poste de quartier 12 du SPVM

Le Devoir a accompagné un patrouilleur aux abords du parc Cabot, où viennent s’échouer pêle-mêle les Inuits de passage à Montréal, les itinérants et les accros du crack. Une soirée aux allures d’éternel recommencement.

En cette fin de journée neigeuse, la relève s’anime au poste de quartier 12, perché dans les hauteurs de Westmount. Johnny* vient d’obtenir son congé de l’hôpital, et il a repris sa place habituelle au métro Atwater. Si sa « bien-aimée » Mary* est dans les parages, ça risque de chauffer. Les patrouilleurs croyaient avoir tout vu avec ces amants de la rue qui s’échangent la position de l’agresseur et de la victime d’une dispute à l’autre, mais là…


Dans un excès de rage, Mary a tenté de castrer un Johnny ivre mort qui l’avait probablement encore battue. Si ces deux-là se croisent, c’est la bataille assurée.


Anthony Cantelmi ne compte plus les fois où il a dû se rendre au parc Cabot, à l’intersection des rues Sainte-Catherine et Atwater, pour les séparer, l’homme blanc et la femme inuit, improbables compagnons d’infortune unis par la bouteille. « Une journée sur deux, on a un appel de violence conjugale entre les deux. Soit qu’il la frappe. Soit qu’elle le frappe », dit-il.


L’agent Cantelmi sera notre guide pour la soirée. Avant notre départ, je teste son sens de l’humour : « Si j’aperçois un “gratteux de guitare”, je te fais signe. Tu pourras lui faire une encolure », lui dis-je. Le délégué syndical en lui rit un peu, mais pas trop.


Né d’un père italien et d’une mère égyptienne, l’agent Cantelmi est à l’image du Montréal multiculturel d’aujourd’hui. Il se débrouille aussi bien en français qu’en anglais, et il comprend très bien les exigences de la patrouille au centre-ville. Les sans noms recroquevillés dans l’édicule du métro Atwater pour échapper au froid, il les connaît par leurs prénoms. Ce sont Johnny, Mary, Holly… « Ce n’est pas du mauvais monde, ils ont juste beaucoup de difficultés dans la vie », dit-il.

 

Les problèmes du 12


Le poste 12 couvre un territoire particulier à Montréal, entre la misère et l’opulence. Les patrouilleurs qui y sont rattachés peuvent aussi bien être dépêchés à Westmount, où les vols résidentiels constituent le principal problème de délinquance, ou encore sur la rue Sainte-Catherine, où le mélange toxique de crack, d’alcool et de détresse mentale achève ce qu’il reste de dignité aux plus démunis.


« Le problème du 12, c’est le crack, l’itinérance et les incivilités, explique M. Cantelmi. Il y a beaucoup de gens vulnérables, et avec eux viennent les prédateurs. »


Si ce n’était de la présence policière intensive autour du parc Cabot, un point de chute des Inuits « connu jusque dans le Grand Nord », Anthony Cantelmi est persuadé que l’aire publique deviendrait une scène de drogue à ciel ouvert. La seule présence des policiers repousse les crackheads dans les ruelles et les immeubles délabrés du quartier.


Holly se décrit elle-même comme « une accro ». Cette jeune mère de famille est sortie de la rue… « grâce à Anthony ! », lance-t-elle spontanément, sans même se douter qu’un relationniste n’aurait pas fait mieux pour redorer l’image de la police. « C’est lui qui me disait toujours : “Sors d’ici, trouve un toit.” Si ce n’était pas de lui, je serais dans la rue à geler. »


La tentation ne l’a jamais quittée. Ce soir, Holly flâne au métro Atwater. Les yeux vitreux, le regard perdu dans les mauvais souvenirs de son enfance. Que cherches-tu ici ? « Je suis une accro », dit-elle dans un moment de pleine lucidité.

 

La vie vécue


Hormis le spleen d’Holly et les habituels éclats de voix au métro Atwater, « le 12 » a bien peu de problèmes en ce jeudi soir de janvier. Pas même une dispute entre Johnny et Mary pour tuer le temps. Notre ronde prend les allures d’un éternel recommencement. Inlassablement, l’agent Cantelmi passe et repasse sur Maisonneuve, Sainte-Catherine, Atwater… Routinier, le métier de policier ? Oui et non.


M. Cantelmi s’est retrouvé récemment à la porte d’un immeuble où s’était engouffré un homme transportant une arme longue (un simple fusil à peinture, apprendra-t-on par la suite). Le policier a dû fouiller l’immeuble de fond en comble, en ouvrant une porte sur l’inconnu à chaque étage. « Tu te dis : “OK, c’est pas sérieux.” Mais en même temps, tu y penses. »


Un de ses collègues du poste 12, Stéphane Vaudrin, parle de la gestion du risque avec éloquence. L’inattention peut s’avérer fatale ; une vigilance constante est de mise. « Dans notre métier, c’est la routine qui tue. Tout d’un coup, tu peux arriver quelque part, et ce qui se passe est réel », explique l’agent Vaudrin. Bref, un policier doit se préparer au pire, même quand il ne se passe rien.


L’attrait du risque et un appétit pour l’adrénaline pure sont des préalables dans le métier policier, mais il y a plus chez Anthony Cantelmi. Une fascination pour la nature humaine qu’on retrouve chez les grands auteurs de polars. « Le policier est un tampon entre la vie telle qu’elle est vécue et la perception qu’on en a, explique-t-il. Johnny, qui le connaît vraiment ? Quelle est sa vie ? Sa date de naissance ? Moi, je le connais. »


La patrouille l’amène à partager le quotidien des laissés pour compte : ceux qui s’endorment dans l’urine de leurs compagnons incontinents, ceux qui avalent six litres de bière avant les douze coups de midi. Et tous les autres qu’il ne reverra jamais. Sont-ils morts ? Partis se morfondre ailleurs ? Se seraient-ils même pris en mains comme il se plaît à l’imaginer ?


C’est la routine qui tue. L’agent Cantelmi fait un dernier tour du parc Cabot avant de conclure la soirée. Un jour viendra, il le sait, où il devra lui aussi s’en éloigner.

 

* Noms fictifs


Le travail de notre journaliste fera l’objet d’une émission, mercredi à 19 h, sur la chaîne numérique Avis de recherche (Illico 49 ; Bell 187).

À voir en vidéo