Le Vatican compte les points cardinaux

La basilique Saint-Pierre, au Vatican
Photo: Agence France-Presse (photo) Tiziana Fabi La basilique Saint-Pierre, au Vatican

Rome — Dans le jargon du Vatican, on les appelle les « ensevelisseurs ». Ceux qui estiment que le nom de l’Église a été suffisamment sali au cours des derniers mois par les scandales et qu’il faut tourner la page. Mais ils trouveront sur leur route les « purificateurs ». Ceux qui, au contraire, estiment que le nettoyage engagé par Benoît XVI doit être poursuivi et conduit à son terme. Autrement, l’Église catholique ne pourra, selon eux, retrouver une force et un élan nouveaux.

Alors que la période du « siège vacant » s’est ouverte jeudi soir à 20 heures précises avec l’entrée en vigueur de la démission de Benoît XVI et que la date du prochain conclave n’a pas encore été fixée, c’est une bataille inédite qui s’annonce pour le trône de saint Pierre. Les rivalités et parfois les conflits entre ordres religieux, nationalités et mouvements catholiques demeurent et permettront, au fil des votes sous la voûte de la chapelle Sixtine, des regroupements et des alliances occasionnelles. Mais les affaires à l’odeur de soufre et à l’ombre des palais pontificaux qui ont été partiellement révélés par le scandale Vati Leaks, tout comme les cas de pédophilie dans l’Église, ont profondément modifié les enjeux de l’élection du prochain pape.


Sur le papier, il s’agit de l’un des conclaves les plus ouverts dans l’histoire récente de l’Église. La traditionnelle fracture entre conservateurs et progressistes s’est atténuée. Notamment, en raison de la disparition en août dernier de la grande figure réformatrice qu’incarnait le cardinal de Milan Carlo Maria Martini. En 2005, quelques jours avant d’entrer en conclave, celui-ci s’était réuni avec les cardinaux britannique Cormac Murphy-O’Connor, allemand Walter Kasper et italien Mario Francesco Pompedda pour tenter d’organiser son camp. En vain. Au bout du compte, l’élection s’était traduite par une sorte de référendum pour ou contre le théologien Joseph Ratzinger, alors puissant préfet pour la Congrégration pour la propagation de la Doctrine de la Foi.


Cette fois, les « progressistes » pourraient tenter de se coaliser derrière la figure du cardinal italien Francesco Cocopalmeiro, président du conseil pontifical pour les textes législatifs et ancien collaborateur de Carlo Maria Martini. Ou encore, se mobiliser autour du cardinal de Manille Luis Antonio Tagle, qui est âgé seulement de 55 ans. Cette « jeunesse » est un atout majeur après l’expérience de Benoît XVI élu pape à l’âge de 77 ans et qui a démissionné au bout de huit ans en expliquant qu’il « n’était plus en mesure d’accomplir le ministère de Pierre avec la force que requiert celui-ci. »


Poids des idéologies


Mais il est désormais difficile de parler d’un camp réformateur proprement dit. « Dans l’Église aussi, le poids des idéologies est moins fort que par le passé », remarque le vaticaniste du quotidien La Stampa Giacomo Galeazzi, qui ajoute : « La fracture entre les anciens et les modernes est moins prononcée que par le passé et les frontières sont plus floues. » D’autant que tous les 115 cardinaux électeurs (c’est-à-dire âgés de moins de 80 ans) ont tous été nommés soit par Karol Wojtyla, soit par Benoît XVI, reflétant assez fortement le cadre dogmatique des deux derniers souverains pontifes.


« Ce sont à peu près tous des conservateurs créatifs », résume Galeazzi. « Ils estiment qu’il y a des principes non négociables, mais qu’il faut être attentifs à la modernité. » Certains cardinaux peuvent ainsi se déclarer favorables à une discussion à propos du célibat des prêtres, mais totalement opposés à une reconnaissance des couples homosexuels.


En revanche, Benoît XVI a clairement explicité l’un des noeuds fondamentaux du prochain conclave : l’assainissement de la Curie et de l’Église. Fin mars 2005, avant d’être élu pape et tandis qu’il présidait, à la place d’un Jean-Paul II à l’agonie, le chemin de croix face au Colisée, Joseph Ratzinger avait déjà lancé comme une exhortation : « Seigneur, souvent Ton Église nous semble une barque qui s’apprête à couler, une barque qui prend l’eau de toutes parts. […] Les vêtements et les visages si sales de Ton Église nous effraient. » Mercredi, avant de clore définitivement son pontificat, Joseph Ratzinger a repris la même image en soutenant que « Dieu ne laisse pas couler sa barque », tout en déplorant « les eaux agitées ». Auparavant, il avait bruyamment dénoncé, dimanche, « les divisions qui défigurent le visage de l’Église ». Durant son pontificat, Joseph Ratzinger a notamment affronté la question de la pédophilie dans l’Église, contraignant près de 80 évêques à se démettre pour avoir couvert des agressions sexuelles. Il a laissé entendre qu’il espérait que son successeur poursuive cette politique de « purification ». Pour cela, il a notamment autorisé les trois cardinaux qui ont rédigé un rapport à la suite des fuites de Vati Leaks et du vol, par son majordome, de documents dans ses appartements à rencontrer les cardinaux qui s’apprêtent à rentrer en conclave.

 

Coalitions


Mercredi, plus de 70 des 115 cardinaux étaient déjà arrivés à Rome. Nombre de prélats étrangers ont fait savoir qu’ils souhaitaient obtenir davantage d’informations sur l’ensemble des affaires à l’occasion des congrégations générales qui précéderont le conclave. Sortes d’assemblées au cours desquelles sont librement discutées toutes les questions inhérentes à l’Église, elles servent aussi à dessiner les premières coalitions en vue de l’élection. Le début du conclave, qui doit se tenir entre 15 et 20 jours après le début de la vacance du siège pontifical, devrait être ainsi décidé lundi. Vraisemblablement, les cardinaux devraient entrer dans la chapelle Sixtine pour le premier vote le 10 ou le 11 mars.


Dans ce contexte, les « ensevelisseurs » inspirés par l’ancien secrétaire d’État Angelo Sodano souhaiteraient que les discussions sur les affaires Vati Leaks ne traînent pas trop en longueur. Ils estiment que le prochain pontificat devra être avant tout tourné vers la diplomatie et l’attention aux catholiques dans le monde, en coupant court au plus vite aux scandales. Même s’ils ne peuvent être tous assimilés au groupe des « ensevelisseurs », les membres du « clan des Italiens » souhaiteraient également que le conclave soit assez rapide, redoutant que les étrangers les identifient à la Curie et à ses turpitudes. C’est notamment le cas du cardinal Angelo Scola, grand favori de la course à la succession de Benoît XVI avant l’explosion des scandales Vati Leaks. L’archevêque de Milan, à mi-chemin entre les « purificateurs » et les « ensevelisseurs », garde néanmoins ses chances dans cette élection particulièrement ouverte (il faut recueillir deux tiers des suffrages) où sont régulièrement cités comme « papables » le Canadien Marc Ouellet, l’Autrichien Christoph Schonborn et l’archevêque de New York Timothy Dolan.

À voir en vidéo