Les choses évoluent… lentement

Martine Letarte Collaboration spéciale

	Françoise David, co-porte-parole de Québec solidaire, qui a recruté 50% de candidates à la dernière élection générale au Québec en 2012.
Photo: - Le Devoir
Françoise David, co-porte-parole de Québec solidaire, qui a recruté 50% de candidates à la dernière élection générale au Québec en 2012.

Ce texte fait partie du cahier spécial Journée internationale des femmes 2013

Les femmes sont encore très peu nombreuses en politique, particulièrement dans les mairies. Le Conseil du statut de la femme (CSF) souhaite un revirement de situation en vue des prochaines élections municipales le 3 novembre.

 

Le Québec a élu pour la première fois une femme comme première ministre, mais, lors des dernières élections municipales, à peine 16 % des maires étaient des femmes. Pourquoi ? Le Conseil du statut de la femme s’est penché sur la question.


« J’ai été surprise d’apprendre qu’on avait si peu de mairesses au Québec alors que la politique municipale est affaire de proximité. On pourrait donc penser qu’il serait plus facile pour les femmes de faire le saut », affirme Julie Miville-Dechêne, présidente du CSF.


L’organisme gouvernemental émet plusieurs hypothèses dans son étude La sous-représentation des femmes dans les municipalités, aux conseils municipaux et dans les mairies, publiée en novembre. « Il y a celle que le monde municipal est encore perçu comme un monde d’hommes. On y discute d’asphalte plus que de questions sociales », indique Mme Miville-Dechêne.


Cette rareté de femmes en politique municipale pourrait-elle donc découler du manque d’intérêt des femmes dans le domaine ? La présidente du CSF n’y croit pas.

 

Manque de confiance


« Ce qu’on cite le plus souvent comme obstacle, c’est que les femmes souffrent d’un méchant manque de confiance en elles, affirme Mme Miville-Dechêne. Je l’ai même entendu de la bouche de Françoise David aux dernières élections, alors que Québec solidaire a recruté 50 % de candidates. Ce manque de confiance est très dur à combattre. Il vient beaucoup de la façon dont les femmes ont été éduquées, d’une série de stéréotypes de la société. »


S’il y a un domaine qui exige une grande confiance en soi, c’est bien la politique : il faut sauter dans le vide alors qu’on ne sait pas si on sera élu, parler en public, accepter d’être critiqué et confronté dans ses opinions, demander aux gens de voter pour soi.


« On ne peut pas penser que les femmes ne s’intéressent pas à la politique municipale si elles manquent de confiance en elles. Peut-être que si elles étaient confiantes, elles s’y intéresseraient », affirme Julie Miville-Dechêne.


Pourtant, des initiatives ont été mises en place pour développer la confiance des femmes. Plusieurs organismes comme le Y des femmes de Montréal et le YMCA de Québec reçoivent des subventions du programme À égalité pour décider du Secrétariat à la condition féminine, programme qui vise à accroître le nombre de femmes dans les postes décisionnels et dans les lieux de pouvoir locaux et régionaux.


« On y prépare les femmes à occuper des postes dans les conseils d’administration, on tente d’améliorer leur confiance en elles, de leur apprendre à se bâtir une équipe, etc. », explique la présidente du CSF.

 

Les femmes et la corruption


Puisqu’à ce jour très peu de femmes s’intéressent en particulier aux postes de mairesses, Julie Miville-Dechêne se demande si cela ne serait pas lié à la façon dont la politique se pratique à l’échelon municipal.


« Depuis que les médias ont déterré toutes ces questions de corruption, je me demande si cette façon de faire de la politique excluait les femmes moins présentes dans ces réseaux, ou si les femmes étaient rebutées par cette façon de faire de la politique. Je ne dis pas que les femmes sont des anges, mais à part une mairesse de la couronne nord de Montréal [Sylvie St-Jean, ex-mairesse de Boisbriand], ce sont pratiquement tous des hommes qui sont impliqués. »


De plus, Chantal Rouleau, mairesse d’arrondissement de Rivière-des-Prairies-Pointe-aux-Trembles, a osé dénoncer dans les médias son impuissance à empêcher des entreprises ayant des liens avec le crime organisé de remporter des soumissions pour des contrats publics de construction.


« Nous cherchons des modèles féminins en politique municipale pour influencer d’autres femmes et Chantal Rouleau en est un absolument extraordinaire, affirme Mme Miville-Dechêne. Elle a accepté de se lancer en politique municipale parce que contrairement à la politique provinciale ou fédérale, elle pourrait rester près de sa famille et rentrer chez elle le soir, tout en pouvant faire des choses qui correspondent à sa vision sociale. Elle a refusé les pratiques en cours et a montré qu’on pouvait faire de la politique autrement. »


La présidente du CSF se demande maintenant quel effet ces scandales de corruption auront sur les femmes. « Elles pourront se dire soit qu’il n’est pas question qu’elles aillent jouer là-dedans, soit que c’est l’occasion de se lancer pour faire les choses autrement. Ce sera intéressant de voir ce qui arrivera. »

 

Stagnation et progrès


En 2010, avant l’arrivée de Julie Miville-Dechêne à la présidence, le CSF proposait de majorer le remboursement des dépenses électorales aux partis politiques qui font élire au moins 30 % de femmes.


« Je suis déchirée sur cette question, affirme toutefois l’ancienne journaliste. C’est vrai que nous sommes face à une certaine stagnation autour de 30 % de femmes députées au provincial depuis plusieurs années. Par contre, on a maintenant six femmes premières ministres provinciales et territoriale au Canada, notamment dans les provinces les plus peuplées. Ces femmes représentent 87 % des électeurs des provinces et territoires, donc la force symbolique est importante. C’est dire que les choses évoluent », affirme Julie Miville-Dechêne.


Pour le CSF, la présence des femmes en politique est d’abord une question de justice.


« Les femmes représentent la moitié de la population, il est donc normal qu’elles soient représentées. Aussi, probablement que la présence de femmes en politique permet de faire avancer plus rapidement certains dossiers qui touchent les femmes. Je pense par exemple à l’équité salariale. »


Cela dit, elle croit qu’il est trop tôt pour juger si les femmes feront de la politique autrement que les hommes. « Nous en sommes encore aux balbutiements à cet égard. Il est donc trop tôt pour dire que les femmes sont plus ceci ou moins cela. Lorsque l’égalité avec les hommes sera chose faite, il devrait y avoir autant de femmes avec qui nous sommes d’accord que de femmes avec qui nous ne sommes pas d’accord. Je crois qu’il ne faut pas avoir une vision irréaliste. »



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