Faire de la politique autrement

Benoit Rose Collaboration spéciale
Élaine Hémond
Photo: Collection personnelle Élaine Hémond

Ce texte fait partie du cahier spécial Journée internationale des femmes 2013

De par le monde, Élaine Hémond a accompagné de nombreuses femmes dans leur cheminement politique. Formatrice et consultante sur le thème Genre et gouvernance, elle propose que le Québec inscrive dans sa loi électorale le concept de mixité égalitaire, prévoyant une zone 40-60. À tout le moins, elle aimerait que les formations politiques se montrent soucieuses d’atteindre une égalité qui ne soit pas purement mathématique, mais bien « chimique ».


Le Québec s’est situé pendant un certain temps à l’avant-garde mondiale en ce qui a trait à la présence des femmes en politique. Mais cette réputation est de moins en moins fondée, nous dit Élaine Hémond, car des avancées remarquables ont été réalisées dans un grand nombre de pays, à coups d’efforts, de créativité et de volonté politique. « La plupart des pays qui devancent aujourd’hui le Québec et le Canada se sont donné différents moyens de favoriser l’engagement des femmes et de les intégrer aux gouvernements. Alors qu’ici, c’est comme si on disait aux femmes de se débrouiller. Il n’y a pas le soutien politique nécessaire. »


La consultante nuance ses propos. « Depuis quelques années, il s’est franchi des pas. Par exemple, M. Charest a été proactif dans la nomination de femmes à des postes importants. Mme Marois aussi. Mais sur le plan légal, les partis ne sont pas prêts à se donner des règles contraignantes qui les obligeraient à amener plus de femmes en politique. » Il faudrait que les partis s’imposent des mesures volontaires, comme ça s’est vu en Norvège il y a une quarantaine d’années, dit-elle, ou que des règles coercitives soient mises en place. « Dans les pays où il y a des scrutins de liste, c’est beaucoup plus facile. On peut demander aux partis de présenter des listes avec une alternance homme-femme. »


Scrutin et zone 40-60


La réforme du mode de scrutin figure donc naturellement parmi ses propositions. Elle fait sienne la suggestion du Mouvement démocratie nouvelle (MDN), qui voudrait que le Québec se dote d’un mode proportionnel mixte compensatoire. Celui-ci viendrait enfin remplacer notre mode majoritaire uninominal à un tour, décrié depuis longtemps tant par René Lévesque que Françoise David. Environ la moitié des démocraties de la planète fonctionnent d’ailleurs avec des scrutins de type proportionnel (purs ou mixtes), rappelle Mme Hémond.


« Dans tous les partis, il y a des gens qui y sont favorables, confie-t-elle, même si officiellement les partis s’y opposent, à l’exception de Québec solidaire et Option nationale. Ces gens trouvent que ce serait une excellente solution pour amener non seulement plus de femmes, mais aussi plus de diversité. Avec notre mode de scrutin actuel, on navigue dans un bipartisme, ou à la limite un tripartisme, qui ne reflète pas les différentes visions de la société présentes dans la population. » Elle affirme que la vision nuancée qu’offre un mode proportionnel mixte ressemble davantage à celle des femmes, et à leur approche.


La consultante propose aussi que le Québec inscrive dans sa loi électorale le principe de « zone de mixité égalitaire », qui exigerait que toutes les instances démocratiques soient composées de représentants des deux sexes, dont aucun ne serait présent à plus de 60 %. C’est ce qu’elle nomme la zone 40-60, un concept qui assurerait l’équilibre des sexes. « Je pense que je suis la première à l’évoquer. J’estime que la clé de l’égalité en politique se trouve entre les mains des partis. Il faudrait que les partis soucieux de l’égalité se donnent volontairement, ou demandent au Directeur général des élections du Québec de promulguer, une règle comme celle-là. »


Ce sont des changements faciles à mettre en oeuvre, croit-elle, pourvu que la motivation soit là. D’autant que les données des récentes élections québécoises démontrent bien que la population n’est pas sexiste quand vient le temps de voter. « Il y avait en tout 254 candidates sur 893, soit près de 29 % de femmes. Et quand on regarde au bout, les femmes constituent 32,8 % des députés à l’Assemblée nationale. Ça nous montre que quand les femmes se présentent, elles se font élire. »


De l’arithmétique à la chimie


Dans un texte intitulé « Passer de l’arithmétique à la chimie », publié en octobre dernier sur son blogue, Élaine Hémond prétend que les femmes auraient tort de se cantonner dans une lutte pour l’égalitarisme numérique. « Après avoir milité des années pour la parité numérique, écrit-elle, je mets actuellement mes espoirs et mes énergies sur la nécessité que les traditions et approches des femmes et des hommes se fécondent sur tous les plans. Après le féminisme, parlera-t-on enfin de mixisme ? »


Au bout du fil, elle explique sa pensée : « J’aimerais que l’égalité se conjugue de plus en plus en termes de culture, de façons de faire, de modus vivendi de la gestion de la société. Les femmes arrivent en politique avec une vision de l’éthique et de la transparence qui est différente de celle des hommes, qui sont davantage orientés vers la stratégie gagnante. Je ne dis pas que les femmes sont plus honnêtes, mais plutôt que de façon générale, la tradition a fait de nous des personnes soucieuses plus largement de tout le monde et de l’équité. Quelque part, ce que faisaient nos mères dans nos familles, c’était de la politique sociale. Et nous, les femmes, on arrive avec ce bagage-là que, à mon avis, il serait extrêmement important de mettre en oeuvre sur la scène publique. Parce qu’à l’heure actuelle, on ne s’arrête pas suffisamment sur ce que l’Histoire nous a donné. »


Elle insiste sur la responsabilité des partis politiques, qui prétendent avoir souvent de la difficulté à recruter des femmes. « C’est un travail de longue haleine. Il faut travailler avec elles et accepter que les femmes vont faire de la politique autrement. La démocratie, le parlementarisme, tout ça a été créé par des hommes. Je ne dis pas que c’est mauvais : ça a fait progresser l’humanité. Mais tout ça s’est développé sans l’apport des femmes pendant des siècles, voire des millénaires. »


 

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