La féministe et la femme au foyer

Les auteures Annie Cloutier et Martine Delvaux, et la présidente du Conseil du statut de la femme, Julie Miville-Dechêne, lors du débat sur le féminisme tenu lundi soir à la Chapelle de l’Amérique française, au Musée des civilisations, à Québec.
Photo: Renaud Philippe - Le Devoir Les auteures Annie Cloutier et Martine Delvaux, et la présidente du Conseil du statut de la femme, Julie Miville-Dechêne, lors du débat sur le féminisme tenu lundi soir à la Chapelle de l’Amérique française, au Musée des civilisations, à Québec.

En décembre, Mme Cloutier avait rédigé un « Devoir de philo » sur le féminisme qui avait fait beaucoup de bruit. Dans son texte, elle revenait sur la polémique causée par des propos de Carla Bruni-Sarkozy. L’ancienne première dame de France avait déclaré dans un magazine : « Dans ma génération, on n’a pas besoin d’être féministe. Il y a des pionnières qui ont ouvert la brèche. Je ne suis pas du tout militante féministe. En revanche, je suis bourgeoise. »

Cette déclaration avait suscité un tollé dans les milieux féministes. Or Annie Cloutier reproche « à un certain féminisme » de systématiquement dévaloriser les femmes au foyer. Les femmes, note-t-elle, consacrent plus de temps « aux soins » que les hommes, et ce travail n’est pas reconnu. « La tâche la plus urgente, c’est de valoriser les soins et de ne pas attendre que les hommes le fassent. » Et d’ajouter que le féminisme valorise beaucoup le fait de faire carrière, et beaucoup moins tout ce que les femmes accomplissent ailleurs.

L’auteure Martine Delvaux, qui lui avait répliqué dans le journal, a plaidé que Mme Bruni avait un « rôle politique ». « Étant donné qui elle est, je crois qu’elle a une responsabilité. […] On lui donne une tribune. Je lui en voulais de profiter de la tribune pour dire ça. »

À son avis, il ne faut pas « tout ramener à la maternité ». « Pour moi, la chose la plus inquiétante, c’est penser qu’il y a un éternel féminin. »

La présidente du Conseil du statut de la femme, Julie Miville-Dechêne, s’est en quelque sorte placée entre les deux. « On ne peut pas nier que le rapport entre la maternité et le féminisme est un peu complexe », a-t-elle dit avant de reconnaître que « les féministes ne se sont pas beaucoup intéressées à ça ». Au Québec, environ 17 % des femmes seraient « femmes au foyer » par choix, a-t-elle précisé.

Mme Miville-Dechêne a ensuite souligné qu’il fallait isoler le facteur économique en ces matières. « Carla Bruni, elle, n’a pas besoin d’être féministe. […] Mais elle ne peut pas l’imputer à toute sa génération. »

Et de souligner que, dans le mémoire de maîtrise qu’elle a rédigé sur les femmes qui restent à la maison, Annie Cloutier avait interviewé des femmes diplômées de la classe moyenne. « Le choix de rester à la maison quand on a des diplômes, quand on peut retourner sur le marché du travail, c’est une option beaucoup moins risquée », dit Mme Miville- Dechêne.

Martine Delvaux a ensuite renchéri en soulignant que ce qui préoccupait tant les féministes était le manque d’autonomie des femmes qui élevaient leurs enfants.

La discussion, souvent très passionnée, renvoyait une image dynamique et multiple du féminisme actuel. D’ailleurs, Mme Delvaux s’est dite d’autant plus désolée de la sortie de Carla Bruni qu’il existait au Québec « un renouveau du mouvement féminisme » depuis la crise étudiante. Outre l’enjeu de la maternité, les trois invitées ont débattu aussi avec vigueur d’autres nouveaux enjeux du féminisme, comme les avortements sexo-sélectifs et la place des femmes en politique.

Une centaine de personnes s’étaient déplacées pour assister au débat à la Chapelle de l’Amérique française. Le débat d’hier était le premier d’une série baptisée « Le Devoir de débattre ». Cette série, qui aura lieu en alternance à Québec et Montréal, doit se tenir la prochaine fois au printemps.

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