Commission Charbonneau - Un autre témoin-clé récalcitrant

Le fondateur de Mivela Construction, Nicolo Milioto, accompagné d’une de ses filles, est allé témoigner devant la commission Charbonneau lundi.
Photo: - Le Devoir Le fondateur de Mivela Construction, Nicolo Milioto, accompagné d’une de ses filles, est allé témoigner devant la commission Charbonneau lundi.

Dépeint comme l’intermédiaire des entrepreneurs auprès de la mafia, Nicolo Milioto a banalisé ses liens d’affaires et d’amitié avec le défunt parrain Nick Rizzuto, en plus de fournir des explications abracadabrantes sur ses paiements en argent comptant aux membres du clan.

M. Milioto n’a pas mis de temps à se positionner comme un témoin récalcitrant à la commission Charbonneau. L’ex-président de Mivela Construction, surnommé « M. Trottoir » pour la mainmise qu’il exerçait sur ce type de contrats à Montréal, entend poursuivre dans la voie tracée par son prédécesseur à la barre des témoins, Giuseppe Borsellino, dont le contre-interrogatoire a pris fin lundi sur ses liens d’amitié avec l’ex-ministre libéral Jaques Dupuis et Frank Zampino.


Une phrase résume à merveille son état d’esprit : « Je me souviens pas des noms, je suis pas bon avec les noms », a-t-il dit lundi, dès que la procureure en chef de la commission, Sonia LeBel, est entrée dans le vif du sujet sur ses liens avec le clan Rizzuto.


Me LeBel a arraché une à une les concessions à l’entrepreneur retraité. M. Milioto connaît depuis sa naissance l’ex-parrain de la mafia montréalaise, Nicolo Rizzuto. Ils ont grandi dans le même village de Cattolica Eraclea, berceau des immigrants d’origine sicilienne à Montréal.

 

L’ami Rizzuto


Nicolo Milioto considérait Nick Rizzuto comme un ami, faisant peu de cas de son statut de chef du plus puissant clan maffieux. « Pour moi, c’est un père de famille, c’est une bonne personne. Il me respectait, et je le respectais. Je savais ce que le journal disait, mais ça ne m’affectait pas », a-t-il dit.


Nicolo Milioto était un habitué du Consenza, le quartier général du clan Rizzuto. Sa présence dans ce café de Saint-Léonard fait l’objet d’un sérieux malentendu. M. Milioto s’y rendait pour « prendre un café et jouer aux cartes », tout en bavardant… « de cartes » avec ses compatriotes immigrés de la Sicile.


M. Milioto croit avoir rencontré environ quatre fois son ami Rizzuto, qu’il a présenté comme un vieil homme retraité. Il a nié tout lien d’affaire avec ce « gentleman ». « On prenait le café, on jasait comme ça. J’avais pas de relation d’affaires », a-t-il dit.


Pour les enquêteurs et d’importants témoins à la commission Charbonneau, Nicolo Milioto se rendait au Consenza afin de payer au clan Rizzuto un pizzo de 2,5 % sur la valeur des contrats décrochés par le cartel des entrepreneurs à Montréal.


Les policiers de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) ont filmé M. Milioto au Consenza à 236 reprises. « La police et les journalistes, ils aiment ça agrandir les choses », a-t-il dit.


L’entrepreneur s’est rendu célèbre en échangeant des liasses de billets qu’il cachait dans ses chaussettes avec le parrain ou son homme de main, Rocco Sollecito. Explication sommaire de M. Milioto : si les femmes dissimulent bien leur argent dans leur soutien-gorge, pourquoi n’utiliserait-il pas ses chaussettes en guise de portefeuille ? « Je le mettais là comme une cachette, pour ne pas me faire voler », a-t-il expliqué.


M. Milioto a adopté un ton de défiance lorsque Me LeBel l’a interrogé sur ses visites au Consenza immortalisées par la GRC. « Vous l’avez fait voir au Tout-Montréal. Pourquoi me demandez-vous ces choses-là ? a-t-il demandé. Pas besoin de tourner en rond. “Envoye drette” ce que tu veux savoir. »


Pressé de questions sur la raison de ces échanges d’argent qu’il ne peut nier en raison de l’accablante preuve vidéo, M. Milioto a expliqué qu’il avait ramené de l’argent au parrain à la demande de l’entrepreneur Lino Zambito, de cinq à sept fois entre 2001 et 2006. M. Milioto ne posait pas de questions. « C’est pas mon affaire de demander », a-t-il dit.


Il avait sa petite idée sur les raisons incitant M. Zambito à se servir de lui comme intermédiaire. « M. Zambito a tout le temps eu des problèmes d’argent », a-t-il avancé, laissant entendre que l’ex-patron d’Infrabec avait contracté des dettes auprès du clan Rizzuto. Le témoin a reconnu qu’il ne s’agissait que d’une intuition de sa part, dépourvue de tout fondement factuel.


Lors de son témoignage à la commission Charbonneau, Lino Zambito a jeté l’opprobre sur Nicolo Milioto. Pour faire partie du cartel des entrepreneurs, M. Zambito a dû verser 2,5 % de la valeur de ses contrats à la mafia, et 3 % à Union Montréal, toujours en passant par Nicolo Milioto. L’homme d’affaires Elio Pagliarulo a aussi décrit Nicolo Milioto comme un intermédiaire incontournable auprès des entrepreneurs.


Nicolo Milioto a immigré au Québec à l’époque de l’Expo 67. Après un court séjour dans l’industrie manufacturière, il s’est tourné vers la construction à titre de journalier. Les frères Catania, Tony et Frank, aussi originaires de Cattolica Eraclea, lui ont donné sa première chance.


En 1989, M. Milioto a fondé Mivela Construction avec Girolamo Vella et Alfonse Polezzi. La compagnie a connu une croissance importante dans les années 2000, alors que le cartel des entrepreneurs (et celui des ingénieurs) tournait à plein régime à Montréal. En 2009, le chiffre d’affaires de l’entreprise spécialisée dans les trottoirs, bordures et places publiques a atteint 10 millions de dollars. M. Milioto a pris sa retraite en janvier 2012, laissant le contrôle de la compagnie à sa fille et à son gendre. Un seul des trois fondateurs, M. Polezzi, est demeuré actif.

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