Angela Davis dénonce le «racisme structurel» des États-Unis

«C’est important que les jeunes comprennent qu’il faut s’organiser au-delà des barrières raciales et nationales», a dit la militante Angela Davis, qui était de passage à Montréal lundi.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir «C’est important que les jeunes comprennent qu’il faut s’organiser au-delà des barrières raciales et nationales», a dit la militante Angela Davis, qui était de passage à Montréal lundi.

La militante américaine Angela Davis était à Montréal lundi dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs. En marge de la conférence qu’elle y prononçait, elle a expliqué qu’il restait encore beaucoup à faire pour soutenir la cause des Noirs américains.


La militante pour les droits de la personne Angela Davis croit que, même si l’élection de Barack Obama à la présidence des États-Unis indique un progrès certain pour la cause des Noirs américains, le racisme structurel envers les Noirs est plus présent que jamais dans la société américaine.


« L’exemple le plus dramatique de ce racisme structurel, c’est qu’il y a plus d’hommes noirs en prison aujourd’hui qu’il n’y avait d’esclaves sous le régime esclavagiste en 1850. Sur les 2,5 millions de prisonniers des États-Unis, plus d’un million sont des Noirs. Le racisme structurel se manifeste aussi en éducation. Qui profite du privilège d’être éduqué ? Qui va à l’université et qui va en prison ? », demande-t-elle.


Angela Davis était assistante professeure de philosophie à l’université de Californie et proche du mouvement des Black Panthers, dans les années 1970, lorsqu’elle a été arrêtée et accusée de prise d’otages et de meurtre à l’occasion de la tentative d’évasion de prisonniers, les frères Soledad, parce qu’elle avait acheté les armes qui ont été utilisées lors de cette tentative d’évasion. Au cours de la cavale de quelques semaines qui a suivi, Angela Davis est devenue l’une des personnes les plus recherchées du FBI. Son procès, au terme duquel elle a été acquittée, a suscité un mouvement de sympathie partout dans le monde, notamment auprès de Jean-Paul Sartre.


Aujourd’hui, Angela Davis dit souhaiter que les jeunes du monde entier comprennent comment sa cause a fait avancer les choses. « Je ne me préoccupe pas du fait que les jeunes d’aujourd’hui me connaissent, dit-elle. Mais je veux qu’ils comprennent l’importance de la campagne dont j’ai fait l’objet. […] Les gens se sont unis et ils ont réussi quelque chose qui semblait impossible. Sous l’un des présidents les plus conservateurs des États-Unis, Richard Nixon, et avec Ronald Reagan comme gouverneur de la Californie, personne ne croyait qu’il serait possible de me libérer.


C’est important que les jeunes comprennent qu’il faut s’organiser au-delà des barrières raciales et nationales. »


Au-delà de la cause de la communauté noire, Angela Davis s’intéresse aussi à la cause des autochtones et des immigrants. « C’est très important de lier le sort de la communauté noire à celle de la communauté autochtone, à celle des Latinos, et aussi à celle des immigrants. Nous avons à apprendre qu’une lutte ne peut pas se faire de façon isolée du reste du monde ».


Angela Davis se réjouit d’ailleurs qu’un mouvement comme Occupy se soit inspiré de luttes menées en Tunisie par exemple. « Nous [les Américains] croyons toujours que nous savons tout mieux que les autres. C’est vrai aussi pour les militants ! », dit-elle. Angela Davis s’est particulièrement impliquée, ces dernières années, dans la cause palestinienne. « Nous avons beaucoup à apprendre des Palestiniens », dit-elle.


D’inspiration marxiste, Angela Davis attribue aussi au capitalisme global ce « racisme structurel » qu’elle dénonce aux États-Unis. « C’est l’émergence du capitalisme global, la désindustrialisation de l’économie, le démantèlement de l’État-providence. Il y a des villes où les gens de couleur travaillaient dans le secteur automobile, le secteur de l’acier. Ces secteurs n’existent plus, ils ont été déplacés dans d’autres parties du monde où le travail n’est pas organisé et où le travail ne coûte pas cher. C’est une combinaison de racisme et d’impulsion du capitalisme. Il faut voir la race, la classe et le genre ensemble », dit-elle.


Quant au Canada, il suit trop souvent l’exemple des États-Unis, croit-elle. Elle regrette l’époque où le Canada accueillait favorablement les Américains qui boycottaient la guerre du Vietnam, comme il a accueilli autrefois des esclaves noirs qui fuyaient les plantations de coton du Sud. Aujourd’hui, le Canada a pris un tournant « conservateur », dit-elle. Elle dénonce d’ailleurs le fait que le président Obama ait poursuivi la guerre en Afghanistan. En ce sens, note-t-elle, il a poursuivi le rôle impérialiste des États-Unis dans le monde. Quant au système de santé, qui fait l’objet de débats importants aux États-Unis, il devrait être accessible à tous, croit-elle. « Aux États-Unis, les gens croient que si le système de santé est accessible à tous, nous sommes dans un État socialiste. Soit dit en passant, je n’ai rien contre le fait de vivre dans un État socialiste ! », dit-elle.


Les Montréalais étaient nombreux à s’être déplacés hier pour écouter Mme Davis. « Elle a fait beaucoup pour la communauté noire, dit Jessica, 28 ans, qui s’était déplacée pour l’occasion. C’est une sorte d’icône. »

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Extrait d'une interview d'Angela Davis à la prison d'état de Californie en 1972, repris dans le documentaire The Black Power Mixtape (2011) diffusé sur Arte le 4 avril 2012


 
5 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 19 février 2013 07 h 44

    Là-bas

    Éclairante cette notion de «racisme structurel».

    Je parie qu'on pourrait parler aussi de sexisme structurel en s'y mettant sérieusement.

    Le danger c'est que ce pourrait être aussi chez nous.

    • Sylvain Auclair - Abonné 19 février 2013 09 h 06

      Mais faites attention: si on considère le nombre de femmes et d'hommes en prison, le nombre de femmes et d'hommes assassinés, le nombre de femmes et d'hommes à l'université, voire l'espérance de vie, vous risquez de démontrer le contraire de ce que vous désirez, non?

    • France Marcotte - Abonnée 19 février 2013 09 h 45

      Non, je ne crois pas.

      Et je ne désire rien d'autre que la vérité, quelle qu'elle soit.

    • Sylvain Auclair - Abonné 19 février 2013 10 h 15

      Un des problèmes du sexisme, qui le distingue du racisme, structurel ou non, c'est qu'il se joue au sein de chaque famille, de chaque couple. On peut très bien imaginer une société ou des races différentes (quoi que cela veuille dire) se mélangent à peine; pour les sexes, c'est autre chose.

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 19 février 2013 19 h 48

    Effectivement, M. Auclair

    Tous les sexes ont tendance à se mélanger les uns aux autres, c'est pour ainsi dire leur fonction...