Semaine de prévention du suicide - Parler de la mort pour s’accrocher à la vie

André Reumont, que l’on voit ici en compagnie de sa conjointe, Carole Hamel, a écrit, dans les jours qui ont suivi le suicide de sa fille, un conte pour enfants afin de les initier à la mort et au deuil.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir André Reumont, que l’on voit ici en compagnie de sa conjointe, Carole Hamel, a écrit, dans les jours qui ont suivi le suicide de sa fille, un conte pour enfants afin de les initier à la mort et au deuil.

L’ombre du suicide ne faisait pas partie de la vie de Carole Hamel, ni de celle d’André Reumont, son mari, jusqu’à la mort de leur fille chérie, Amélie.

« Nous, on ne pouvait pas s’imaginer que ça pourrait arriver dans notre famille, une chose comme ça. On a trois filles, puis c’était une famille tissée serrée. Moi, je travaille dans un milieu où je côtoie souvent cette réalité-là. Mais non, ce n’était pas pour nous ça », raconte Carole, qui est infirmière dans un CLSC.


Petite fille enjouée au primaire, Amélie était devenue plus tourmentée au secondaire, avant d’entrer en dépression profonde à 22 ans, entre autres à cause d’un chagrin d’amour, alors qu’elle étudiait en musique à l’Université de Montréal. Seul indice de son funeste dessein, les deux pièces qu’elle avait choisi de présenter à la fin de la session : La marche funèbre de Liszt et la Sonate pathétique de Beethoven.


« Pouvoir remonter dans le temps, il y a des choses que je ferais différemment, je parlerais ouvertement de la possibilité du suicide », raconte M. Reumont, qui a écrit, dans les jours qui ont suivi le suicide de sa fille, un conte pour enfants, Eilame et les Camélutins, publié cet automne aux éditions Mathémagiques.


Par ce livre, M. Reumont veut, entre autres choses, initier les enfants au deuil, et il croit qu’aborder ouvertement le thème de la mort avec eux peut servir en prévention du suicide.


« Dans notre société, l’enfant est dans une ouate. On ne veut pas le mettre en contact avec la mort et avec la souffrance. À travers mes expériences de salons du livre, j’ai compris que, dans la présentation du livre, il ne fallait pas prononcer le mot “suicide”. Mais même le mot “mort” et le mot “deuil”, font frémir les gens. Pourtant, cela fait partie du développement de l’enfant. Si on veut les aider à affronter des épreuves, il faut leur apprendre à nommer ce qui les fait souffrir ».


Un conte pour enfants


Le conte de M. Reumont, qui raconte l’histoire des Camélutins, créatures colorées qui doivent faire le deuil de la petite Eilame et de son oiseau-piano Octavia, morts d’un mal étrange, est assorti d’un guide pédagogique. On y propose d’aborder le caractère irréversible de la mort, mais aussi de procéder à des bricolages ou à des collages, ainsi que de rédiger des lettres pour faire la paix en soi et pour se rappeler l’héritage de la personne décédée.


En fait, une enseignante a raconté qu’elle l’avait utilisé dans une classe où un enfant avait perdu sa grand-mère, et d’autres enfants ont parlé à cette occasion du décès de leur animal de compagnie. « Tout se tient dans notre société. Les gens ne veulent pas vieillir, ils ne veulent pas souffrir. Ils ne veulent pas mourir, c’est un verre déformant. Ce n’est pas ça la vie. La mort, ça fait partie de la vie », poursuit M. Reumont.


Reste que, selon l’Association québécoise de prévention du suicide, une forte proportion du millier de suicides qui surviennent chaque année au Québec pourraient être évités.


La jeune Amélie, quant à elle, avait vu un médecin généraliste trois semaines avant sa mort, et prenait depuis cette date des antidépresseurs. Mais les antidépresseurs peuvent mettre un mois à faire leur effet, et entre-temps, ils peuvent donner suffisamment de force au patient pour qu’il passe à l’acte, relève Carole Hamel.


Or, selon sa mère, sa fille, qui présentait des symptômes de dépression majeure et avait des hallucinations, aurait dû, à ce moment-là, être hospitalisée.


Un accès limité aux spécialistes


Autre problème important du système de santé, la rareté de l’accès à des spécialistes de la santé mentale. « Cela prend six mois avant d’avoir rendez-vous avec un psychiatre », relève André Reumont.


Avec le résultat que les médecins généralistes se retrouvent à traiter un nombre très important de problèmes de santé mentale. M. Reumont cite en exemple le cas d’une amie, médecin généraliste, qui affirme traiter 12 cas de santé mentale sur 20, au cours d’une journée type. À cet égard, « la formation des généralistes n’est peut-être pas adéquate », relève Mme Hamel.


Le couple mentionne aussi l’importance du réseau de soutien, dont tout un chacun fait partie.


Dans sa pratique d’infirmière en soins périnataux, Carole Hamel a récemment dépisté des intentions suicidaires chez une jeune mère. « Elle avait un plan. […] Son mari l’a appris au cours de notre entretien », relève-t-elle. La nouvelle mère a signé avec Carole Hamel un engagement à ne pas passer à l’acte avant de recevoir des soins professionnels, et un processus d’encadrement a été mis en branle pour l’aider.

8 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 4 février 2013 07 h 31

    Mercis à vos invités(es), mercis à vous et mercis à...

    ...celles et ceux qui, de quelque façon, sensibilisent, soignent, entourent d'amour.
    Comment de pas penser aussi à Amélie?
    Comment aussi en arriver à donner sens à sa mort?
    Et de me poser la question: si la vie a «un» sens ? Pourquoi en serait-il autrement de la mort, mort et vie et l'inverse étant deux indissociables et irréductibles compagnes de vie?
    Madame Hamel, Monsieur Reumont, je pense à vous. Mercis pour votre espérance. Je porte de tragiques expériences de la mort que je ne souhaite à aucun être humain.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Simple citoyen - ex-bagnard - conférencier(NOUVEAU) - écrivain publié «en devenir»
    http://www.unpublic.gastonbourdages.com

  • Yvon Bureau - Abonné 4 février 2013 08 h 02

    Parler de notre finitude pour mieux vivre

    André et Carole, toutes mes chaleureuses sympathies. Gratitude pour le conte créé; écrire est un grand don de vie et une affirmation d'espoir.

    Cet article me ramène à la travailleuse sociale Josée Masson et à son si essentiel travail sur le deuil des enfants. http://deuil-jeunesse.com. Ses livres nous apprennent tant.

    Mon hypothèse : plus nous communiquons avec nos proches sur la vie et sur la mort, comme vivants mortels, plus la communication sera près du réel, de la réalité. L'Humain ne nage bien que dans la réalité, courage le soutenant, solidarité l'alimentant, se sentir utile l’animant.

    Et si nous les vieux, nous osions davantage parler avec nos jeunes et très jeunes de notre finitude à venir et de notre disparition éventuelle? Et si vous les jeunes, vous invitiez fortement les vieux à en parler ? Nous deviendrons plus attentifs les uns aux autres, plus solidaires, plus utiles, plus vivants quoi! De meilleurs vivants quoi!

    Parler. Parler. Parler. Ayant assisté assez dernièrement à des funérailles d’une jeune adulte ayant pris le suicide pour mourir, un «hommageur» a crié le mot Parler, trois fois, en augmentant optimalement à chaque fois. Cette invitation à ces jeunes en mal de vivre m’a marqué pour longtemps.

    «Reste que, selon l’Association québécoise de prévention du suicide, une forte proportion du millier de suicides qui surviennent chaque année au Québec pourraient être évités.» Chez les plus âgées et chez les finissants de la vie, ce taux diminuera drastiquement le jour où sera davantage garanti l’exercice des droits de refuser ou de faire cesser les traitements de fin de vie ou de demander un mourir sans douleur. Le jour aussi où sera possible L’aide médicale à mourir, balisée et contrôlés, si nécessaire et si librement voulue. Je connais bien des mourants en mal de mourir qui ne choisiront pas le suicide pour finir leur vie. Pour le mieux de tous.

    • Jean-Léon Laffitte - Inscrit 4 février 2013 10 h 04

      Votre raisonnement est très... spécial! Il y aura moins de suicide le jour où il sera possible d'obtenir qu'un autre fasse le travail à notre place, soit le médecin. Fantastique, ce n'est plus nous qui nous tuons, mais le médecin... Tout un progrès dont doivent être fiers les associations de luttes contre le suicide???

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 4 février 2013 08 h 24

    Que répondre, saisir … ?

    « Parler de la mort pour s’accrocher à la vie » (Caroline Montpetit, Le Devoir)

    « T’es important pour nous. Le suicide n’est pas une option » (Thème 2013)

    « Pouvoir remonter dans le temps, il y a des choses que je ferais différemment, je parlerais ouvertement de la possibilité du suicide » (André Reumont)

    Bien qu’il existe plusieurs manières de « parler de la mort pour s’accrocher à la vie », celle de l’histoire de David (milieu rural) étonne :

    Il y a de cela une quarantaine d’années, un dimanche, David* (14 ans) avait été invité par ses parents pour lui informer de leur rupture imminente et de lui demander de choisir avec qui il voudrait vivre.

    Le mercredi suivant, on retrouve David pendu au garage familial avec une note qui, de mémoire, révélait que David, aimant ses deux parents et ne sachant qui choisir, s’est retiré de la vie … plutôt que de s’y accroché.

    De cette histoire, cette question :

    Que s’est-il vécu chez David entre dimanche et mercredi (rupture = mort = suicide : impossible choix ?) ?

    Que répondre, saisir … ? - 4 fév 2013 – * : prénom fictif.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 4 février 2013 09 h 30

      "...plutôt que de s’y accroché" : " ... plutôt que de s’y accrocher" (nos excuses)

  • Denis Paquette - Abonné 4 février 2013 08 h 39

    En sommes-nous conscient

    Comment se prémunir de ce qui n'apparait pas a la conscience .
    Si nous évoluons dans une société sur la défensive, ca va etre difficile de corriger certaines situations
    Que savons nous du désespoir des jeunes, confrontés par le sida
    Ils nous parlent de zombies, nous y voyons des figures quasi poétiques
    Ils nous parlent d'amour nous leur parlons de carrieres
    Avons nous au moin, un peu décodé ce qui s'est passé le printemps passé.
    Ce n'est pas tous qui se suiciderons mais beaucoup souffrent, en sommes nous, conscient

  • Gaston Bourdages - Inscrit 4 février 2013 11 h 11

    @Monsieur Bureau...mercis...j'ai aimé et j'aime...

    ..les 5 premiers chapitres de votre commentaire. Au 6e, j'accroche comme j'ai pensé «m'accrocher» lorsque j'ai «décidé», alors emprisonné, que ma vie se voulait sans AUCUN espoir, même pas d'amour. Qui aurait le culot d'aimer quelqu'un ayant mis fin à une vie? Et des gens ont eu le culot...ouf!(je trouve raide...). Je corrige: des gens ont eu l'inqualifiable compassion de m'aimer. Si vous saviez combien je me sens mal à penser que j'aiderais, de quelque façon, quelqu'un(e) à mourir. Je respecterais son choix en ajoutant: «Pas moi...demande à quelqu'un(e) autre»
    Puisse la vie me venir en aide!
    Mes respects,
    Gaston Bourdages