Quand le Nord coupe les ponts avec le Sud

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Le dernier budget conservateur prévoit une diminution de 7,6 % sur trois ans de l’enveloppe de l’aide internationale, ce qui met en péril plusieurs programmes d’aide de dizaines d’organimes québécois œuvrant aux quatre coins du monde.
Photo: Agence France-Presse (photo) Biju Boro Le dernier budget conservateur prévoit une diminution de 7,6 % sur trois ans de l’enveloppe de l’aide internationale, ce qui met en péril plusieurs programmes d’aide de dizaines d’organimes québécois œuvrant aux quatre coins du monde.

Ce texte fait partie du cahier spécial International/Coopération

Une vaste enquête menée auprès de 54 membres de l’Association québécoise de coopération internationale (AQOCI) a confirmé ce que laissaient deviner certains signaux d’alarme : plusieurs organismes de coopération internationale (OCI) du Québec sont en péril, alors que les relations avec l’Agence canadienne de développement international (ACDI) se détériorent.


L’ACDI s’est métamorphosée sous la houlette du gouvernement Harper et ce virage semble jouer en défaveur des OCI du Québec, dont la situation se dégrade. Selon une étude intitulée Où va la coopération solidaire ?, réalisée pour le compte de l’AQOCI, 22 OCI d’ici, soit 41 % de ceux interrogés, se retrouvent actuellement en mauvaise posture. « C’est énorme », insiste Paul Cliche, auteur de cette recherche et ancien directeur adjoint du service des programmes internationaux de Développement et paix, qui cumule plus de trente ans d’expérience en développement international.


Pour 21 des OCI en mauvaise situation, les deux dernières années ont été marquées par une diminution d’environ 22 % du budget et une chute de plus de 28 % du nombre d’emplois rémunérés. Ainsi, 11 des 13 organismes dont le financement de l’ACDI représentait auparavant plus de 30 % du budget sont actuellement en état d’alerte. M. Cliche s’inquiète particulièrement pour la survie des organismes basés en région.


Plusieurs OCI sont forcés de réduire leurs programmes ou leurs activités avec leurs partenaires du Sud. Les répercussions sur les populations pauvres se révèlent difficiles à chiffrer, mais des organismes assurent avoir remarqué un impact préoccupant sur certaines collectivités. « C’est l’histoire de la contribution de la coopération québécoise qui est ébranlée dans sa capacité de maintenir des projets qui donnaient des résultats, comme des collaborations avec des partenaires du Sud et dans l’éducation du public », déclare Denis Labelle, président de l’AQOCI, à l’aune des résultats de l’étude.


Mauvaise relation


Paul Cliche précise qu’un son de cloche différent provient des OCI spécialisés. Ceux-ci s’en tirent étonnamment mieux que les OCI généralistes. N’empêche, tout indique que le pire est à venir. Au moment de l’enquête de M. Cliche, certains organismes affichaient un air de santé grâce aux fonds octroyés dans le cadre des mesures d’urgence déployées en Haïti en réponse au séisme de 2010. Julian Fantino, ministre de la Coopération internationale, a depuis annoncé publiquement sa volonté de geler l’aide destinée à la perle des Antilles et de revoir son fonctionnement de fond en comble. De plus, plusieurs autres ententes viennent à échéance d’ici 2014. Or, le dernier appel à propositions a été lancé en 2011. Depuis, plus rien.


Autre facteur d’inquiétude, le dernier budget conservateur prévoit une diminution de 7,6 % sur trois ans de l’enveloppe de l’aide internationale, passant ainsi de 5 milliards en 2011-2012 à 4,6 milliards en 2014-2015, selon une analyse du Conseil canadien de la coopération internationale (CCCI). « Même parmi les plus gros OCI, j’ai entendu plusieurs remarques pessimistes touchant l’avenir », souligne Paul Cliche.


M. Cliche admet surtout avoir été surpris par « l’ampleur de la mauvaise relation avec l’ACDI et la perception que les gens ont de la détérioration de la réputation du Canada à l’étranger. Je le savais, mais je ne pensais pas que c’était aussi fort ». Car 85 % des personnes qui se sont prononcées sur l’image du Canada ont dit constater qu’elle perdait de son lustre dans les pays en développement. Et 87 % des OCI interrogés ont décrit de manière négative leurs rapports avec l’ACDI. Si auparavant la communication avec l’agence fédérale était jugée « fluide, transparente et efficace », la plupart des OCI la disent aujourd’hui « difficile, opaque et lente ».


Certains d’entre eux ont indiqué ne plus solliciter de financement auprès de l’ACDI, car avec le temps, les efforts et l’argent que cette démarche bureaucratique exige, le jeu n’en vaut plus la chandelle. « Presque tout le monde, lors des entrevues, a fait une distinction entre la relation avec l’institution et celle avec les fonctionnaires. » À l’inverse, 90 % des OCI disent entretenir de bonnes relations avec le ministère des Relations internationales (MRI) du Québec, qui consacre plus de 5 millions par année à la coopération internationale. « C’est le jour et la nuit », constate M. Cliche. Même des OCI ayant essuyé des refus de la part du MRI estiment avoir reçu des explications « adéquates ».

 

Opinions politiques


L’ACDI a entrepris, depuis quelques années, un virage qui désarçonne le milieu québécois de la solidarité internationale. Certaines ONG manifestant des opinions politiques con-traires à celles du gouvernement fédéral ont subi des compressions, les ententes par programme ont été remplacées par des appels à propositions concurrentiels, le financement des organismes confessionnels, voire prosélytiques, a bondi et le ministre Fantino se range sans réserve derrière l’idée d’une collaboration avec les entreprises privées à but lucratif, dont des minières controversées. En réaction à une sortie du Carrefour de solidarité internationale, M. Fantino a récemment signé une lettre dans laquelle il est précisé que l’ACDI choisit de subventionner des projets qui « contribuent à la prospérité et à la sécurité à long terme du Canada ».


« Il y a un détournement de sens et un détournement de fonds », déplore M. Labelle, à propos de cette nouvelle attitude du fédéral. « Ça va à l’encontre même des États généraux sur la solidarité qu’on a tenus au Québec en 2006, comme de notre façon de voir la solidarité internationale et même de concevoir l’éthique de l’appui à quelqu’un dans sa collectivité au Sud. »


Tant M. Cliche que M. Labelle croient en la nécessité de mener sur le plan politique les discussions en matière d’aide internationale, alors que les débats des dernières années se penchaient surtout sur les problèmes techniques d’efficacité de l’aide et de gestion de projet. « Il faut aussi s’interroger sur les processus de transformation sociale à plus long terme », clame M. Cliche, pour qui cette question touche la bonne santé de la démocratie. « Le gros enjeu, c’est la voix de la société civile dans le développement international. Les OCI ont ceci de particulier qu’ils défendent une coopération internationale solidaire, dit-il. C’est une relation plus directe entre les peuples. C’est important. L’État ne peut pas avoir ce rapport et ce niveau de confiance. » Paul Cliche espère que les résultats de son étude inciteront l’AQOCI à hausser le ton. « Le pire scénario, ce serait de tomber dans l’attentisme », prévient-il.


L’étude énumère aussi une des pistes d’action que les OCI suggèrent à l’AQOCI afin de sortir du marasme. Parmi les propositions, on retrouve la mise en place d’un programme d’assurance collective, la mise en branle d’une collecte de fonds commune, la soumission à l’ACDI d’une proposition de grande envergure avec l’ensemble des membres de l’AQOCI, l’élaboration d’une unité vouée au développement des partenariats et la création d’une agence québécoise de développement international.


 

Collaborateur