Regards sur la corruption - La fascination pour le corrompu

L’ex-entrepreneur en construction, Lino Zambito
Photo: - Le Devoir L’ex-entrepreneur en construction, Lino Zambito

Et c’est reparti avec la reprise de la commission Charbonneau ! L’enquête redevient ce quasi-téléroman, suivi, commenté et glosé par de nombreux téléspectateurs. Société du spectacle ? On le croirait : le site Internet de la commission n’a pu supporter, lundi dernier, le trop grand nombre de visiteurs. On se rappelle les applaudissements qui ont accueilli la saison dernière un Lino Zambito accusé d’escroquerie lors de son passage à Tout le monde en parle. Cette semaine, un sondage Léger Marketing dévoilait que 54 % des répondants avaient l’intention de suivre les travaux. Les réseaux RDI et LCN battent déjà des records de cotes d’écoute. Mais qu’est-ce qui nous fascine tant chez ces personnages, vrais ou fictifs, de vilains, tricheurs et corrompus ?


Samuel Archibald, auteur du roman Arvida (Le Quartanier), enseigne la littérature policière à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) depuis des années et demeure grand connaisseur de romans noirs. Il a bien voulu penser pour Le Devoir cette fascination, ici, pour le spectacle de la corruption et de son déballage. « Je pense qu’on parle encore de corruption dans un sens quasi religieux, indique-t-il tout de go, avec cette idée d’un karma primitif qui veut que les gestes qu’on pose - politiquement, financièrement, moralement - vont s’imprégner, se coller à notre âme. Littéralement. C’est très judéo-chrétien, par la force des choses. Par ailleurs, surtout chez les peuples conquérants, avoir le pouvoir est vu comme une épreuve initiatique, une part de la formation d’un « vrai homme », une expérience qui permet d’arrêter de penser comme un enfant. »

 

Un savoir, la corruption ?


Les aveux qui fleurissent à la commission Charbonneau sonnent comme autant de confessions. Une façon de se racheter dans le regard social ? « Ça me rappelle les vieux délateurs des Hells Angels qui retournaient leurs vestes. C’est Darth Vader juste avant de mourir, poursuit Samuel Archibald. C’est le héros byronien typique, qui a fait toutes sortes d’affaires croches et qui, au tout dernier moment, décide de poser le bon geste. » Le rachat, le bon vieux repentir, quoi, satisfaisant pour la morale et le social.


« Je crois qu’on se demande encore si les gens qui commettent la corruption ne comprennent pas des choses que nous, on n’a pas comprises. S’ils ne posent pas, finalement, ces actes que nous, on n’a pas le courage de faire. La commission Charbonneau marque une tendance à voir la corruption comme un péché véniel qui peut nous faire retomber dans une vision romantique, comme dans Le parrain I, [les séries] The Sopranos ou Boardwalk Empire. »


Revenant au roman, Samuel Archibald estime que les oeuvres sont, de manière générale, teintées de flics pour lesquels la fin justifie les moyens, ou de ces criminels pour lesquels le lecteur ressent un fond de sympathie. « Finalement, je pense qu’on a très peu représenté la vraie corruption en fiction en Occident, excepté dans la tradition puritaine qui va de Nathaniel Hawthorne à Dashiel Hammett, chez lesquels, littéralement, le péché pourrit l’âme. Ou façon fantasy dans Le seigneur des anneaux de Tolkien - n’est-ce pas la grande allégorie de la corruption et de ce que fait le pouvoir ? - ou chez Michael Ende. »


L’auteur poursuit : « On est, au Québec, plus proche des États-Unis par cette représentation que du Rest of Canada. Comme devant ces vrais criminels qu’on aime bien, qu’on aime suivre, qui ont suscité une admiration, du genre : « Lui, au moins, il ne se fait pas piler sur la tête. » Mom Boucher, à son premier procès, a eu droit à une ovation en allant voir un gala de boxe au Centre Molson. On peut penser aussi à Jacques Mesrine, à Richard Blass. Il n’y a pas de criminels adulés ainsi au Canada anglais - peut-être est-ce le côté protestant, puritain ? » Et cette noire admiration, ici, déteint sur les criminels en cols blancs.


Ma loi à moi


Car la corruption remet en question, bien sûr, le rapport à la loi et à sa transgression. « Si la loi ne t’a jamais été imposée comme venant d’ailleurs, tu n’as pas de rapport inique envers elle. Tu ne la vois pas comme injuste. Mais dans les pays colonisés, marginalisés, la tendance à remettre en question l’autorité, à se demander d’où vient cette loi, est plus marquée. Ici, c’est même une part du Code pénal : on peut reprocher à un agent d’avoir fait du zèle. C’est dire qu’on reconnaît une part de subjectivité dans la façon d’appliquer la loi, une marge de jeu. » Alors que la seule façon de se prémunir de la corruption rigoureusement serait de respecter absolument la loi, dans son écriture même, poursuit le professeur, elle reconnaît de n’être pas absolue.


Comment changer, alors, et purger la corruption, si elle nous hypnotise en partie ? « La vision idéalisée demeure celle de la manne d’argent qui peut nous tomber dessus. Mais la réalité, c’est le Stade olympique à moitié fini quand les Jeux olympiques commencent, qui nous donnent l’air de cabochons à la grandeur du monde et qu’on paie encore 30 ans plus tard. Il faudrait déjà être conscients de ce que nous fait la corruption et de notre fascination. Le problème, c’est qu’on n’est plus capable d’envisager, en réponse, un pragmatisme. On se retrouve plutôt avec des lignes de parti comme une idée de pureté. La partisanerie devient faux gage d’honnêteté, faux rempart contre la corruption. »


« Il y a ce pendule entre réformisme et corruption, et la commission Charbonneau va permettre de faire le ménage, mais il nous faudrait renouer avec un pragmatisme qui implique de se regarder en face, de se demander si on veut du changement pour vrai, et si oui, quel genre de changement. Et de se rappeler qu’on est condamné au social, de ne pas se leurrer par le libertarisme, par cette idée qu’il n’y a que des individus, et pas de société. En acceptant la corruption, on se vole soi-même et on se laisse voler. »

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