Sortir de Bordeaux… et ne plus y revenir

Des détenus de la prison de Bordeaux dansent sous les encouragements de Mohamed Lotfi (au centre, avec l’écharpe), lors du lancement du projet La vie devant soi. À gauche, le directeur de l’établissement, François Landreville.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Des détenus de la prison de Bordeaux dansent sous les encouragements de Mohamed Lotfi (au centre, avec l’écharpe), lors du lancement du projet La vie devant soi. À gauche, le directeur de l’établissement, François Landreville.

Vétuste, surpeuplée, dangereuse, la prison de Bordeaux, qui célèbre ses 100 ans cette année, a fait couler beaucoup d’encre ces derniers temps. Plusieurs experts attribuent au désoeuvrement des détenus, aux carences des soins de santé et au contexte social répressif le climat de violence qui y règne.


Enfant, Guillaume était déjà gros. Et il se faisait taper dessus. Plus tard, le trafic de drogue lui a d’abord fourni un instrument de vengeance contre ceux qui l’avaient embêté jusque-là. Puis ce même trafic l’a tenu par « le vice de l’argent ».


À 30 ans, Guillaume purge sa troisième sentence à Bordeaux. Trafic de drogue. En avril, il sera libre. En attendant, il participait la semaine dernière au lancement de La vie devant soi, série de capsules vidéo sur le parcours de détenus de Bordeaux vers la liberté. La vie devant soi est un projet de Mohamed Lotfi, le père des Souverains anonymes, qui donne depuis 20 ans une antenne radio aux détenus de Bordeaux.


« Je suis comme un voyageur abandonné au milieu d’une route que je ne connais pas », raconte l’un des détenus dans le cadre de ce projet, qu’on peut consulter sur Internet, et à travers lequel les détenus, dont de nombreux pères de famille, tentent de concevoir la vie qui les attend après la libération.


En prison, Guillaume dit n’avoir peur de personne. « M’as-tu vu la taille ? dit-il. Et en plus, je viens de perdre 80 livres… »

 

La loi du plus fort


Car la loi du plus fort règne bien en maître, dans cet établissement provincial où la majorité des peines ne dépassent pas trois à six mois, comme le constate le criminologue Jean-Claude Bernheim, qui a longtemps présidé l’Office des droits de détenus, avant que les activités de cet organisme ne s’arrêtent, faute de financement.


Loi du plus fort entre détenus, mais aussi entre gardiens et détenus, et même entre gardiens. Selon le criminologue, ces derniers ne sont guère plus valorisés que les prisonniers, sauf quand, par malchance, un gardien est tué et qu’il a droit en conséquence à des funérailles nationales.


Une étude, menée par Nathalie Jauvin en 2006, constate en effet un taux particulièrement élevé de violence interpersonnelle entre « membres de l’organisation » : violence physique, pressions psychologiques, harcèlement sexuel et intimidation.


Dans une autre étude, Renée Bourbonnais estime d’ailleurs que « la santé des agents correctionnels québécois tend à se dégrader avec le temps ».


Parmi les détenus, poursuit Bernheim, certains se voient attribuer informellement la tâche de maintenir la paix et se voient offrir en échange certains privilèges. Or, dans un contexte de pénurie comme en prison, tout devient matière à trafic : des cigarettes à la nourriture. « Le marché noir est florissant. On est dans une situation où tout est monnayable », ajoute-t-il.


Entre autres causes de la violence dans une prison comme Bordeaux, il y a le désoeuvrement. Selon le père Jean (André Patry), qui a été aumônier durant 38 ans à Bordeaux et qui a écrit plusieurs livres sur le sujet, presque tous les détenus de Bordeaux travaillaient, à la fin des années 1970. « On les employait à la cordonnerie, à la buanderie, à la ferme, aux cuisines, etc. », se souvient-il.


Aujourd’hui, avance-t-il, une centaine de détenus sur les quelque 700 de Bordeaux travaillent. « Il n’y a plus d’emplois pour eux », dit-il. Quant à l’école, si elle permet à certains détenus « d’apprendre à écrire leur nom », comme aime le rappeler Mohamed Lotfi, elle n’est ni accessible ni voulue de tous, précise le père Jean.


Enfin, de nombreux détenus ont des problèmes de santé mentale, ce qui n’arrange rien au climat. Et cet état peut s’aggraver du fait que leurs médicaments leur sont confisqués à l’arrivée, le temps que leur dossier médical soit réévalué. Selon Éric Belisle, du groupe Alter Justice, qui défend les droits des personnes judiciarisées dans la prison de Québec, « les soins de santé sont problématiques. Les médicaments sont parfois coupés à des fins disciplinaires ».

 

Surpopulation des prisons


Le tout se déroule bien sûr dans un contexte permanent de surpopulation des prisons québécoises, dont le taux d’occupation tourne autour de 116 %, et où il est donc fréquent de trouver deux détenus dans une cellule individuelle et où on purge des peines de fins de semaine sur matelas dans le gymnase.


Cette surpopulation carcérale est présentement aggravée dans un contexte social particulièrement répressif, estiment Jean-Claude Berheim et le père Jean.


Selon Bernheim, ce tournant s’est accentué au Québec lors de l’affaire Mario Bastien, ce détenu qui a violé et tué un garçon au cours d’une libération accordée précisément pour des raisons de surpopulation, en 2000. Le scandale a donné lieu à un courant extrêmement répressif. S’y sont ajoutées, récemment, la loi C-10 du gouvernement fédéral, qui oblige les juges à imposer des sentences minimales aux contrevenants, ainsi que l’abolition de la mesure permettant aux juges de compter en double le temps passé en prévention.


Sortir de prison, c’est tout ce que souhaitent les détenus participant au projet La vie devant soi. Sortir de prison, et, de préférence, ne jamais y revenir.


Pour Mohamed, 32 ans, sortir, c’est rencontrer sa fillette, qui naîtra dans deux mois. « Elle s’appellera Mariana, et pour elle, je vais me redéfinir », dit-il dans une capsule de La vie devant soi. Pour Guillaume, sortir, c’est retrouver sa mère, qui souffre d’un cancer.


« Je fais beaucoup de choses pour attirer l’attention, dit Guillaume. Mais j’ai compris à un moment donné que ma mère pouvait me donner toute l’attention dont j’avais besoin. Alors, je regrette d’être ici plutôt que d’être avec elle. C’est une raison suffisante pour ne pas revenir à Bordeaux. »

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