Femmes autochtones - Un air de déjà-vu

Des femmes autochtones ont manifesté à New Westminster en 2007 contre le sort réservé à certaines des leurs.
Photo: Agence France-Presse (photo) Don Mackinnon Des femmes autochtones ont manifesté à New Westminster en 2007 contre le sort réservé à certaines des leurs.

Les atrocités commises par Robert Pickton, arrêté en 2002 en lien avec la disparition de 50 prostituées de Vancouver, ont eu des échos partout au pays. Même s’il a lui-même avoué avoir tué 49 femmes, le tueur en série n’a été reconnu coupable que de six meurtres. La commission d’enquête qui s’est penchée sur le cafouillage des enquêtes policières dans cette affaire a conclu cette semaine que les préjugés et l’indifférence à l’égard des prostituées et des femmes autochtones avaient empêché que le meurtrier puisse être arrêté plus tôt.

Le rapport du commissaire Wally Oppal a beau être volumineux (plus de 1400 pages), ses constats ont un air de déjà-vu pour de nombreux groupes de femmes autochtones au pays. Déjà, en 1994, le nombre alarmant de femmes autochtones disparues dans l’ouest du pays et dans le Grand Nord suscitait l’inquiétude. Près de 20 ans plus tard, ces femmes demeurent surreprésentées dans les statistiques sur les disparitions au Canada.


Alors qu’il dévoilait les grandes lignes de son rapport en conférence de presse lundi dernier, Wally Oppal a été interrompu à plusieurs reprises lors de son allocution. Dans la salle, des femmes autochtones, parentes de victimes de Pickton, ont signifié au commissaire leur mécontentement. Ces femmes estiment que depuis trop longtemps le sort des autochtones disparues suscite peu d’attention de la part des autorités policières. Ces femmes en voulaient aussi au gouvernement de la Colombie-Britannique d’avoir refusé d’assumer les honoraires d’avocats des familles des victimes et des groupes de femmes dans le cadre des travaux de la commission.


Michèle Audette, présidente de l’Association des femmes autochtones du Canada, partage la frustration des proches des victimes. « Dès le départ, les groupes de notre association ont été exclus du processus. En partant, il y a eu une connaissance, une sensibilité et un vécu qui ont été complètement mis de côté. Il y a des gens qui ont pensé qu’on avait boycotté le processus, ce qui est totalement faux, dit-elle. Des groupes de femmes non autochtones ont aussi été exclus parce qu’ils n’avaient pas les moyens d’avoir des experts en droit pour défendre leurs intérêts. Cependant, le gouvernement a assumé les frais de la vingtaine d’avocats pour les policiers et les fonctionnaires du gouvernement. »

 

Négligence et indifférence


Au terme de son enquête, Wally Oppal conclut que, si Robert Pickton n’a pu être arrêté plus tôt, c’est notamment parce que les enquêtes policières menées sur la disparition de nombreuses femmes du Downtown Eastside s’étaient enlisées. Le Service de police de Vancouver et la Gendarmerie royale du Canada (GRC), qui enquêtaient sur leurs territoires respectifs, ont été incapables de collaborer et d’échanger des informations, note le commissaire. Le rapport détaille par le menu la série de cafouillages et d’erreurs qui ont fait en sorte que Robert Pickton, sur lequel pesaient des soupçons, a pu continuer à traquer ses victimes en toute impunité.


Mais surtout, le peu d’empressement des policiers à mener à bien leurs enquêtes est attribuable au fait que les victimes étaient des travailleuses du sexe, pauvres et toxicomanes, et que certaines d’entre elles étaient des autochtones - des 33 femmes dont des traces d’ADN ont été détectées dans la ferme porcine de Robert Pickton, 12 étaient autochtones.


Pour ces raisons, les cas de ces femmes « n’ont pas été traités équitablement par les policiers, a indiqué le commissaire lundi dernier. La réaction des policiers et de la population aurait-elle été différente si les femmes disparues avaient été issues d’un quartier de l’ouest de la ville ? La réponse est évidente. C’est pourquoi j’en viens à la conclusion que les préjugés avaient un caractère systémique. »


Certaines des 63 recommandations du rapport de Wally Oppal interpellent le gouvernement de la Colombie-Britannique, le pressant notamment d’aller de l’avant avec le projet d’un service de police pour la région métropolitaine de Vancouver et d’accroître le financement et l’accessibilité des services destinés aux prostituées du Downtown Eastside. Des mesures doivent aussi être prises pour superviser les criminels dangereux, et une meilleure formation doit être offerte aux policiers afin qu’ils comprennent mieux la réalité des populations marginalisées, comme les autochtones, estime le commissaire Oppal.

 

Le Québec aussi


Les constats du commissaire pourraient s’appliquer ailleurs au pays et, selon Michèle Audette, la discrimination systémique évoquée par Wally Oppal est observée dans bien d’autres provinces que la Colombie-Britannique, et ce, depuis plusieurs années, voire plusieurs décennies. « Ce n’est pas nouveau. J’ai l’impression de me répéter jusqu’à être plate », s’exclame Mme Audette. Le Québec n’est pas épargné. L’an dernier, des manquements dans l’enquête sur la disparition de deux adolescentes de la réserve algonquine de Kitigan Zibi, près de Maniwaki, avaient d’ailleurs fait les manchettes. Amnistie internationale a déjà publié deux rapports sur les disparitions et les meurtres non résolus d’autochtones. L’ONU a aussi été saisie de ce dossier, mais son enquête se poursuit toujours.


Selon les données comptabilisées en 2010, au moins 582 femmes autochtones sont portées disparues ou ont été tuées au cours des 20 dernières années au Canada. Au chapitre des crimes commis contre les femmes, les autochtones ont tendance à être surreprésentées. En Colombie-Britannique, par exemple, bien que les femmes autochtones ne représentent que 3 % de la population, elles représentent 33 % des femmes disparues ou assassinées.


Michèle Audette n’est quand même pas prête à jeter la pierre aux policiers. Pour elle, toutefois, le temps presse et des actions concrètes doivent être prises pour sensibiliser les policiers à la violence faite aux femmes autochtones et au traitement des cas de disparition. « Quand j’étais présidente de Femmes autochtones du Québec, j’ai rencontré des représentants des corps policiers ou du gouvernement pour leur présenter des projets. On n’a pas eu de gros financement, mais on sentait qu’il y avait une volonté réelle d’améliorer la situation. Mais ce n’est pas partout. Par contre, pour ce qui est d’engagements durables et d’investissements massifs sur les plans humain et financier, je n’ai rien vu encore », explique Mme Audette.


Son association a par ailleurs mis sur pied un programme baptisé Sisters in Spirit qui a permis la création d’une banque de données sur les disparitions et les meurtres afin de mieux cerner l’ampleur du phénomène de la violence faite aux femmes autochtones. Bien que le programme donne des résultats, le gouvernement fédéral a décidé d’en cesser le financement, déplore Mme Audette.


Enquête nationale ?


Le rapport d’enquête de Wally Oppal a l’avantage d’attirer l’attention sur le sort réservé aux autochtones, souligne le doyen de la Section de droit civil à l’Université d’Ottawa et spécialiste des questions autochtones, Sébastien Grammond : « Le rapport Oppal appelle à une prise de conscience du fait que les autochtones sont encore désavantagés de façon importante dans le système de justice pénal, que ce soit à titre d’accusés ou à titre de victimes ». Selon lui, le fait que plusieurs victimes de Pickton soient non autochtones pourrait aider la cause des femmes autochtones.


Il reconnaît toutefois que la discrimination à l’égard des femmes autochtones est connue depuis longtemps et que plusieurs rapports, dont celui de la Commission royale sur les peuples autochtones en 1996 présidée par René Dussault et Georges Eramus, ont déjà souligné les lacunes du système pénal à leur endroit.


Dans ces circonstances, il n’est pas convaincu qu’une enquête nationale telle que demandée par l’Association des femmes autochtones du Canada soit appropriée. Rappelons que l’Association souhaite qu’une enquête nationale se penche sur la situation des femmes autochtones au pays, sur leurs conditions de vie et sur la violence dont elles sont victimes.


« Il faut faire attention. Se relancer dans ce genre d’enquête pourrait devenir une excuse pour ne rien faire pendant encore cinq ans. A-t-on besoin d’une autre commission ? Je n’en suis pas sûr », avance M. Grammond en rappelant que plusieurs recommandations de la commission Eramus-Dussault n’ont jamais été appliquées.

1 commentaire
  • jean-marie Défossé - Inscrit 23 décembre 2012 00 h 11

    Femmes autochtones

    Sur quels critères se base-t'on pour affirmer que pour être belle il faut être blonde ? Les deux photos ci-dessus nous démontrent le contraire . Les atrocités commises par Robert Pickton devraient interpeller toute la gente féminine internationale , sur la nécessité ABSOLUE de se montrer SOLIDAIRE , quelque soit : le pays , la couleur de peau (ou de cheveux) , la religion (ou l'athéisme); car le système de société qui tente insidieusement de se réimplanter tous azimuts , veut nous imposer , sous le couvert en particulier de la religion ... le retour du PATRIARCAT !
    Vieilles traditions très machistes et phallocrates remises de plus en plus au goût du jour , qui voudraient faire primer les "supposées vertus viriles" par la domination sociale de la femme .
    Dans la réalité , l'homme est beaucoup plus corruptible et malléable pour la VIOLENCE que la femme !
    Cette violence masculine sous-jacente et innée , a été orchestrée et amplifiée de tout temps par les mêmes oligarchies , désireuses par le chaos , de perpétuer leurs noirs desseins et leur ignoble mainmise sur les peuples !
    Ce laisser-aller volontariste de certaines autorités canadiennes à l'encontre de ces femmes assassinées ... N'EST PAS INNOCENT et s'inscrit en réalité dans une logique qui nous prouve UNE FOIS DE PLUS que pour d'aucuns , la VIE n'a de valeur que si elle est accompagnée du mot RENTABLE !
    Une pensée particulière pour toutes ces pauvres victimes !