Pour en finir avec la fin

Malgré la tentative des autorités de les en dissuader, curieux, adeptes du Nouvel Âge et journalistes ont envahi ces derniers jours le petit village français de Bugarach, un des rares endroits sur Terre que la supposée Apocalypse liée au calendrier maya devait épargner.
Photo: Agence France-Presse (photo) Éric Cabanis Malgré la tentative des autorités de les en dissuader, curieux, adeptes du Nouvel Âge et journalistes ont envahi ces derniers jours le petit village français de Bugarach, un des rares endroits sur Terre que la supposée Apocalypse liée au calendrier maya devait épargner.

Ce n’est pas la première fois, tant s’en faut. De fait, la fin du monde est à ce point âgée qu’on peut légitimement se demander si elle ne songe pas de temps à autre à mettre un terme à tout ça.

Bien avant cette sombre histoire de calendrier maya auquel des esprits lumineux se sont acharnés à faire dire n’importe quoi, l’être humain, qui affectionne de se raconter des peurs pour se sentir pleinement exister, a fait preuve d’inventivité pour annoncer son extinction prochaine. L’eschatologie comme obsession, en quelque prémonitoire sorte.


En vertu de calculs souvent alambiqués et en ayant recours à des symboles commodes liés à la création mythique de leur ville par Remus et Romulus, les Romains avaient établi certaines dates qui devaient marquer la fin des haricots. Quand le Vésuve entra dans une terrible éruption qui ensevelit Pompéi en l’an 79, ils furent nombreux à croire que ça y était.


Le livre sacré des chrétiens, la Bible même, se clôt sur un récit d’apocalypse, bien que celui-ci ne soit définitivement passé au canon que près de trois siècles après sa rédaction. Mais au moins, les écrits attribués à l’évangéliste Jean donnaient mille ans au sujet croyant pour se préparer à la consommation des siècles, au jugement dernier, aux étangs de feu et à d’autres péripéties, alors que certains passages du Nouveau Testament évoquaient un dénouement beaucoup plus imminent. L’Évangile de Matthieu fait bien dire à Jésus qu’« alors le signe du Fils de l’homme paraîtra dans le ciel, toutes les tribus de la Terre se lamenteront, et elles verront le Fils de l’homme venant sur les nuées du ciel avec puissance et une grande gloire. […] Je vous le dis en vérité, cette génération ne passera point, que tout cela n’arrive. »

 

L’angoisse de l’an mille


Au fil du premier millénaire de notre ère, quelques poignées d’individus s’aventurèrent à pronostiquer une interruption brutale de la belle aventure humaine, principalement des hommes de foi. Certains étaient précis : la prophétesse Thiota, qui fut d’ailleurs déclarée hérétique pour cela, isola l’année 848. D’autres se donnèrent une petite marge de manoeuvre, tel l’évêque Grégoire de Tours dont les calculs placèrent la fin de tout entre 799 et 806. L’historien des IIe et IIIe siècles, Sextus Julius Africanus, lui, décréta tout d’abord que le casse-pipe ultime allait survenir en l’an 500 avant de se raviser et de le déplacer en 800.


Les gens de l’an 1000, eux, ne l’eurent pas facile. La croyance répandue à l’époque, à laquelle souscrivait notamment le pape Sylvestre II, voulait que conformément à ce que semblait dire l’Apocalypse, la fin des temps survienne à l’occasion du millième anniversaire de la naissance du Christ. Quand le 1er janvier de cette année-là passa sans bouleversement majeur, on établit aussitôt que cela devait plutôt se produire à la conclusion de la millième année, donc le 31 décembre. On en fut quitte pour 12 mois d’angoisse infondée.


Parmi les propositions les plus originales, on retrouve celle du pape Innocent III (1160-1216). Le souverain pontife avait décidé que l’islam avait été fondé en 618 et que la destruction du monde serait au rendez-vous 666 ans plus tard, 666 étant bien sûr le nombre de la Bête dans le livre de la Révélation. Donc, en 1284. Il fit chou blanc, mais ne le sut jamais parce qu’il était mort.


Pour leur part, les fidèles de l’abbé Joachim de Flore, un moine cistercien, ne craignaient visiblement pas de perdre la face. Celui-ci avait d’abord annoncé que la fin des temps allait survenir en 1260 ; quand cela ne fut pas le cas, ils la reportèrent à 1290 ; quand cela ne fut pas le cas non plus, ils optèrent pour 1335, puis abandonnèrent apparemment la partie.

 

L’arithmétique de l’Antéchrist


En fait de précision, la palme revient au mathématicien allemand Michael Stifel. Stifel avait développé une discipline qu’il appelait « arithmétique de l’Antéchrist », et ses calculs avaient établi que le Jugement dernier commencerait le 19 octobre 1533 à 8 heures du matin. Il ne savait pas que la fin du monde n’était pas à 8 heures.


On pourrait poursuivre cette liste jusqu’à… jusqu’à la fin des temps, tenez. On y retrouverait par exemple le révérend américain Herbert W. Armstrong, auteur de quatre pronostics erronés, et le champion toutes catégories, son compatriote et animateur de radio Harold Camping. Camping, qui a recours à la numérologie scripturale, a déjà annoncé la fin du monde pour le 6 septembre 1994, le 29 septembre 1994, le 2 octobre 1994, le 31 mars 1995, le 21 mai 2011 et le 21 octobre 2011.


De même, le prophète Philippulus serait du palmarès. C’est lui qui, dans l’aventure de Tintin L’étoile mystérieuse, annonce que le temps du châtiment est venu alors qu’une météorite fonce tout droit vers la Terre. Il se trompe, bien entendu, car même la fiction n’arrive pas à liquider l’humanité.


Cela dit, le fait que nous soyons parvenus au 22 décembre 2012 en un seul morceau ne signifie pas nécessairement que la partie est gagnée. Ce n’était pas la première fois, et ce n’était pas la dernière. Déjà, on retrouve des interprétations de textes anciens qui pointent vers 2018, 2020, 2037, et ainsi de suite. Et puis, la science a parlé : dans quelques centaines de millions d’années, la Terre deviendra inhabitable, et dans cinq milliards d’années, le Soleil explosera, et puis voilà.


Des dizaines et des dizaines de prophètes de malheur ont été crus, à tort. Pour notre part, nous sommes cuits, il faut s’en faire une raison.

8 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 21 décembre 2012 03 h 21

    Enfin la fin !

    Bon ben, bonne fin du monde tout le monde et à .... demain !

  • Yves Côté - Abonné 21 décembre 2012 03 h 56

    Communiqué de dernière heure ...

    Une information intergalactique nous annonce qu'alors qu'à Burgarach une armée de journalistes et de savants illuminés se trouvaient sur sa montagne afin d'être les témoins protégés et privilégiés de la destruction du monde, un cratère géant s'est brusquement formé de l'explosion imprévue de l'endroit. Plus rien ne reste qu'un grand trou entièrement vide.
    Des brigades de recherche ont été immédiatement dépéchées sur les lieux, mais aucun survivant en pleine possession de ses moyens intellectuels n'a pu y être trouvé.
    Pour l'heure, on estime que la déflagration pourrait être dûe à un coup de grisou gigantesque venu du fond d'une mine secrète et qui, par ses tunels, relie malgré eux les Hommes de tous les continents. Celle de la bêtise humaine...
    Nous attendons maintenant la confirmation officielle par les autorités compétentes de la cause supputée et espérons sincèrement que la nouvelle ne gâchera en rien votre journée.
    Bien au contraire.

    Tourlou !

  • France Marcotte - Inscrite 21 décembre 2012 05 h 13

    Noyer le poisson d'avril

    Je ne comprends vraiment pas que vous puissiez mettre sur un même pied les prophéties de malheur «habituelles» et la tragédie écologique que nous sommes en train de nous fabriquer.

    • Raymond Labelle - Abonné 21 décembre 2012 11 h 43

      En effet. Nous pourrions rendre la Terre inhabitable bien avant les centaines de millions d'années qu'elle nous donnerait sans nos erreurs. Nous ne serons probablement pas détruits par un grand cataclysme soudain mais peut-être arriverons-nous en continuant d'agir comme nous le faisons à nous autodétruire à plus petit feu (pollution, GES, guerres, etc.) Les comportements que l'on sait avec certitude qui mènent l'espèce à notre perte ne sont pas encore modifiés à une échelle suffisamment grande pour éviter le pire.

      On est plus comme la grenouille dans l'eau en train de bouillir graduellement que comme la grenouille tuée par un coup de bâton : on peut toujours penser qu'on peut s'en sortir éventuellement, mais il risque d'être vraiment trop tard à un moment donné.

      Notre espèce semble être en train d'échouer le test de l'Évolution, comme d'autres espèces disparues l'ont fait avant la nôtre pour d'autres raisons.

      À suivre.

  • Normand Chaput - Inscrit 21 décembre 2012 08 h 02

    hey capitaine

    meme argument qui dit que l'homme ne serait pas allé sur la lune et qu'Elvis ne serait pas mort. Attention parce que cette fois les sceptiques seront confondus dus dus dus

  • Gilbert Talbot - Abonné 21 décembre 2012 13 h 36

    Le millénarisme.

    Les prédictions, peurs et arnaques à l'approche d'un millénaire, porte un nom : c'est le millénarisme. L'approche des millénaires a été la source de toutes les prédictions cataclysmiques possibles. Vous avez mentionné les difficultés du passage de l'an mille, salué non seulement par des prédictions eschatologiques, mais par des milliers de personnes y ont tellement cru qu'ils se sont donnés la mort. Le passage de l'an 2000, souvenz-vous en, a aussi été objet de prédictions tout aussi funestes. Et le plus bel arnaque a été ce fameux «bug» de l'an 2000 qui devait fausser tous les systèmes informatiques mondiaux, ce qui a fait faire plein d'argent à tous ces programmeurs qui ont dû modifier les calendriers internes des premeirs ordinateurs qui s'arrêaient le 31/12/99.

    • Sylvain Auclair - Abonné 21 décembre 2012 14 h 53

      Qui vous dit que le bogue de l'an 2000 était une arnaque? S'il ne s'est rien passé, c'est peut-être qu'on a pris les mesures nécessaires à temps, non?