Meurtres en série de prostituées - Les préjugés de la police ont aidé Pickton

Le tueur en série Robert Pickton
Photo: La Presse canadienne (photo) Le tueur en série Robert Pickton

Si Robert Pickton a pu continuer de commettre ses meurtres sans être inquiété, c’est parce que les policiers entretenaient des préjugés à l’égard des prostituées du quartier Downtown Eastside de Vancouver, conclut le commissaire Wally Oppal dans un rapport d’enquête de plus de 1400 pages rendu public lundi.

Au cours des années 90, des dizaines de travailleuses du sexe d’un quartier défavorisé de Vancouver ont disparu. Les tentatives des familles pour alerter les policiers se sont heurtées à un mur d’indifférence. « Elles étaient pauvres, c’était des autochtones et elles consommaient de la drogue. Leur disparition n’a pas été prise au sérieux », estime Wally Oppal.


Aujourd’hui, Robert Pickton est derrière les barreaux. Il purge une peine de prison à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle avant 25 ans. Lorsqu’il a été arrêté en 2002, Robert Pickton avait d’abord été accusé de 26 assassinats, mais il n’a finalement été reconnu coupable que de 6 meurtres. Il a même avoué à un agent double avoir tué 49 femmes.


Comment Robert Pickton a-t-il pu agir sans éveiller les soupçons des policiers ? Ancien juge à la retraite, Wally Oppal avait reçu pour mandat du gouvernement de Colombie-Britannique d’examiner les circonstances de la disparition de dizaines de femmes dans le Downtown Eastside et surtout, de répondre à une question cruciale : pourquoi n’a-t-on pas porté d’accusation contre Robert Pickton lorsqu’il a été arrêté en 1997 ? Lancée en 2010, la commission d’enquête présidée par Wally Oppal a entendu plus de 80 témoignages.

 

De nombreuses lacunes


Wally Oppal croit que les autorités policières ont fait peu de cas de la disparition de dizaines de femmes, car il s’agissait de prostituées et de toxicomanes et que plusieurs d’entre elles étaient autochtones. « Pour ces raisons, elles n’ont pas été traitées équitablement par les policiers, a indiqué le commissaire en rendant public son rapport. La réaction des policiers et de la population aurait-elle été différente si les femmes disparues avaient été issues d’un quartier de l’ouest de la Ville ? La réponse est évidente. C’est pourquoi j’en viens à la conclusion que les préjugés avaient un caractère systémique. »


Dans son rapport, le commissaire souligne aussi que la police de Vancouver et la GRC, réticentes à partager de l’information, ont été incapables de conjuguer leurs efforts pour débusquer le meurtrier en série. Tout au long des années 90, les disparitions se multipliaient, mais l’assassin n’a jamais vraiment été importuné. Les enquêtes policières ont été marquées par de nombreuses erreurs, note le commissaire qui reproche également à la police de Vancouver d’avoir omis de prévenir les femmes de la présence d’un tueur en série.


Pour Wally Oppal, l’agression d’une prostituée en 1997 par Robert Pickton aurait dû ouvrir les yeux des policiers. Interrogée à l’hôpital, la victime avait confié aux policiers avoir vu plusieurs accessoires féminins à la ferme de Pickton, faisant le lien avec la disparition de nombreuses prostituées. Mais les policiers n’ont pas cru bon d’aller plus loin ni de faire un suivi du dossier. « Pickton aurait dû être identifié comme un suspect. Selon moi, il s’agit d’une erreur cruciale dans l’enquête policière. Il a par la suite commis d’autres meurtres », a rappelé Wally Oppal.


En septembre 1999, la GRC a même téléphoné à la ferme de Robert Pickton afin de le rencontrer. Le frère de ce dernier a suggéré au policier de remettre cette rencontre à plus tard, invoquant une surcharge de travail à la ferme, ce à quoi la GRC a acquiescé.


Pickton a finalement été appréhendé en 2002 par un policier peu expérimenté qui avait obtenu un mandat de perquisition en lien avec des armes à feu illégales. La présence d’objets et de vêtements appartenant à des femmes disparues a conduit à son arrestation.


Service de police régional


Dans son volumineux rapport, Wally Oppal fait 63 recommandations. Il propose notamment la création d’un service policier régional pour le grand Vancouver et la mise sur pied d’une agence indépendante des services policiers pour analyser les cas de disparition. Selon lui, des mesures doivent être prises pour superviser les criminels dangereux, et une meilleure formation doit être offerte aux policiers afin qu’ils comprennent mieux la réalité des populations marginalisées comme les autochtones : « Il faut que des gestes significatifs soient posés pour que les cas comme celui de Robert Pickton ne se reproduisent plus. Il faut faire quelque chose concernant le Downtown Eastside, où la pauvreté se perpétue. »


Mais le rapport a aussi attiré les critiques de l’Association des femmes autochtones du Canada (AFAC) qui reproche au commissaire d’avoir porté trop d’attention au travail des policiers et pas suffisamment à la violence faite aux femmes autochtones. La commission d’enquête aurait dû tenter d’éclaircir les nombreux crimes commis contre des femmes autochtones en Colombie-Britannique, estime la présidente de l’AFAC, Michèle Audette. « À cause de cette limitation, nous avons besoin d’une enquête publique nationale axée sur les meurtres et les disparitions de femmes et de filles autochtones partout au Canada, une enquête qui révélera les tendances et les causes systémiques de la violence », a-t-elle indiqué par voie de communiqué.

9 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 18 décembre 2012 02 h 37

    Un titre très décevant

    Je ne sais pas pourquoi on s'entête à qualifée dabord de "prostituées" de ne les jamais nommer autrement, et de ne jamais les identifiées comme des femmes dignes de respect, comme tout être humain. Ce titre contribue à ce que le juge à voulu dénoncer vertement. Ces femmes sont des femmes, des citoyennes, et les policiers ont manqué à leur devoir. Ces femmes ont été trahies, dit le juge Oppal en toute lettre.
    Cet article est mal fait. On ne devrait pas écrire: <<Comment Robert Pickton a-t-il pu agir sans éveiller les soupçons des policiers ?>> Car Robert Pickton a bien éveillé les soupçons des policiers. Ce sont les policiers qui ont décidé de ne pas faire leur devoir, de ne pas rechercher les victimes et de ne pas interpeller le suspect, dont le juge dit qu'il était là devant eux.

    • France Marcotte - Inscrite 18 décembre 2012 11 h 25

      Je crois que vous avez raison.

      Le titre aurait du être: Meurtres en série de femmes pauvres.

      Il aurait été insoutenable (et nous avons l'estomac si fragile...). Les femmes autochtones sont pauvres et elles doivent avoir recours à la prostitution pour survivre. On leur fait doublement outrage en les désignant principalement par cette activité de subsistance qu'elles n'ont certainement pas choisie.
      Mais il y a tant de façons d'exprimer ses préjugés..

    • Djosef Bouteu - Inscrit 18 décembre 2012 21 h 23

      Je vais jouer l'avocat du diable, parce que même si j'approuve largement votre critique, je soupçonne un problème dans l'argumentation :

      ___

      Pickton ramenait chez lui des travailleuses du sexe, des prostituées. S'il avait tué des infirmières à domicile et que les policiers avaient des préjugés contre les infirmières à domicile, on aurait dit que «les préjugés de la police ont aidé Pickton dans ses meurtres en série d'infirmières à domicile». Même chose s'il avait visé des jardiniers. Et ça n'aurait pas fait lever de sourcils de nommer dans le titre le dénominateur commun des victimes. On devine que la critique du titre perpétue une stigmatisation du travail de prostitué(e).

      J'ajouterais que tant qu'à faire dans le politiquement correct, ces personnes étaient d'abord des êtes humains, des personnes, avant d'être un sexe.
      ____

      Cela dit, je suis pleinement d'accord avec deux points très importants :
      - C'est bel et bien parce qu'elles étaient pauvres que la police accordait moins d'importance à la vie des victimes. (Et la prostitution est souvent -mais pas systématiquement- un dernier recours des pauvres et non un choix.)

      -Les soupçons de la police étaient bel et bien éveillés. Ils ont choisi de se rendormir parce qu'ils accordaient implicitement ou explicitement moins de valeur à la vie des pauvres au bas de l'échelle sociale, soit bien loin des priorités.

      C'est bon d'insister là-dessus parce qu'il est trop facile pour la police de Vancouver de se déresponsabiliser. Ces problèmes nécessitent un changement de culture et c'est difficile.

      On n'a qu'à penser à «matricule 728», Stéphanie Trudeau, et à comment elle traite les gens qu'elle juge inférieurs, exprimant tout haut un courant de pensée qui mine la rigueur, le jugement et l'honnêteté du SPVM. Le SPVM n'aurait rien fait sans la diffusion de l'agression et la grogne de la population. Des innocents auraient payé pour les bavures des policiers impliqués.

  • Denis Paquette - Abonné 18 décembre 2012 05 h 05

    Des laissés pour compte, voila la difficulté

    Au Canada les autochtones savent qu'ils comptent pas, qu'ils sont considérés comme des sous citoyens, et ce n'est pas demain que ca changera, Voila le beau travail du Canada et de l'Angleterre en terme d'intégrations. Y a-t-il quelqu'un qui peut m"expliquer qu'elle est l'avantage d'etre pupille du roi en dehors de porter des costumes d"apparats.Des moins que rien, si demain, il apparaitrait un niveau Pickton, il se passera la meme chose, Voila ce que je voulais dire et ce que les gens sensés savent.

  • Marie-M Vallée - Inscrite 18 décembre 2012 06 h 50

    Et si...

    Et si les Canadiens français n'avaient été des Blancs, ils auraient été traités de la même manière que les Autochtones par les Canadiens. Ils n'ont pas osé... C'est tout. Quoique...

    Et le Canada fait l'éloge du multiculturalisme. Que d'hypocrisie !

  • Michel Lebel - Abonné 18 décembre 2012 07 h 38

    La fonction...

    Je crois bien que la plupart des polices du monde carburent aux préjugés dits de droite. En tout cas, la police de Vancouver ne fait pas exception. Pourquoi? Il y a sans aucun doute plusieurs raisons, allant du milieu d'origne des policiers, leur formation, leur fonction même, leur appréciation "relative" du public, se percevant comme des mal-aimés, leur esprit de corps, etc. Une situation à peu près identique se trouve chez les militaires. Le métier de maintien de l'ordre n'est pas une sinécure!

  • Daniel Lambert - Inscrit 18 décembre 2012 08 h 24

    Les préjugés

    Les préjugés courent les rues. Les préjugés, comme la rumeur, font bien du chemin dans une vie. Tant et aussi longtemps que les programmes d'études primaire et secondaire ignoreront ces réalités, les préjugés et les stéréotypes de toutes sortes continueront à faire partie des moeurs québécoise et canadienne.

    Il ne faut pas mélanger préjugés et multiculturalisme, comme le fait si préjudiciairement Mme Vallée!