L’espéranto - 125 ans d’une utopie linguistique

Normand Fleury, président de la Société québécoise d’espéranto, a réuni chez lui une bibliothèque d’ouvrages publiés dans cette langue.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Normand Fleury, président de la Société québécoise d’espéranto, a réuni chez lui une bibliothèque d’ouvrages publiés dans cette langue.

Felican Datrevenon ! Joyeux anniversaire, quoi ! Aujourd’hui, jour pour jour, l’espéranto, ce projet de langue universelle visant à rapprocher les peuples de la terre pour mieux les éloigner des conflits, célèbre le 125e anniversaire de sa création. 125 ans de construction d’une grande utopie linguistique qui, si elle peut être désormais nommée, écrite et racontée avec les mêmes mots dans 120 pays et par 120 cultures différentes à travers le monde, s’accompagne toujours de la même question : kial (pourquoi)?

Le locuteur d’espéranto peut être partout, y compris là où on l’attend le moins, comme dans le sous-sol d’une maison très ordinaire d’une rue du quartier Rosemont, à Montréal. Là, depuis des années, a été installée dans une résidence privée une modeste bibliothèque contenant livres et ouvrages divers publiés dans cette langue universelle.


Sur les rayons, un titre est toutefois plus accrocheur que les autres : Nanatasis a été traduit en espéranto en 2005. Il raconte l’histoire d’un canoteur qui explique les travers de la société moderne à une autochtone éloignée de cette modernité et rencontrée par hasard dans les Appalaches. Attrayant ? En raison surtout du nom de l’auteur sur la couverture : Robert Dutil, ancien ministre libéral de la Sécurité publique. Oui ! Oui !


« C’est un fervent défenseur de l’espéranto, résume, le livre en main, Normand Fleury, président de la Société québécoise d’espéranto, rencontré cette semaine au milieu de cette bibliothèque qui lui appartient. Ce livre a été écrit en français, traduit en espéranto et du coup, il a été possible d’en vendre partout dans le monde », à l’attention des quelque 2 ou 3 millions de personnes - le compte n’est pas précis - qui aujourd’hui, un peu partout sur la planète, maîtrisent cette drôle de langue célébrant ses 125 ans d’existence.


Le projet n’est pas jeune, contrairement à son fondateur : un enfant de Pologne, Ludwik Lejzer Zamenhof, qui dans les années 70, 1870 s’entend, s’est mis à rêver d’une langue commune pour unifier la communication humaine de manière équitable : l’espéranto veut combattre l’hégémonie culturelle et linguistique d’une seule langue et surtout créer une langue passerelle permettant à un Polonais de parler à un Allemand, un Italien, un Danois, un Roumain, un Chinois, sans être forcément polyglotte. C’est l’union des peuples d’Europe par l’espéranto pour atténuer les tensions. En somme.


L’idée d’un enfant


Le 15 décembre 1887, jour de son anniversaire, ce jeune juif de Bialystok présente alors à ses copains de collège son projet sur papier. Le bouquin fondateur s’intitule Lingvo Internacia (langue internationale). Il est signé sous le pseudonyme de Doktoro Esperanto, le « docteur qui espère ».


L’idée se répand un peu partout sur la planète, y compris au Québec où en 1893, un curé de Saint-Hyacinthe, François-Xavier-Isaie-Sloy, premier espérantiste de la province, commence à disséminer cette langue et ses bonnes intentions. À la même époque, Albert Saint-Martin, communiste du quartier populaire d’Hochelaga, fait la même chose dans les classes moyennes principalement.


Doucement, assurément, l’espéranto prend vie. En 1905, un premier congrès mondial consacré à cette langue, phonétique et unique, même si elle possède beaucoup de liens avec les langues dites indo-européennes, est tenu à Boulogne-sur-Mer dans le nord de la France. C’est aussi l’année où l’on fixe pour de bon ses bases grammaticales et syntaxiques dans un document intitulé Fundamento de Esperanto, les fondements de l’espéranto. « On raconte que le nombre de participants y était bien plus élevé que prévu et surtout que pour la première fois, la langue dépasse le cadre du papier et de la théorie pour devenir une langue réellement vivante », dit M. Fleury qui, quand il ne fait pas la promotion de l’espéranto au Québec, est agent technique en horticulture à la ville de Montréal.


Et puis, il y eut la Première Guerre mondiale. « À ce moment, l’intérêt pour l’espéranto diminue, poursuit-il. On prend conscience qu’elle n’a pas réussi à éviter la guerre. Elle commence aussi à être perçue comme une langue dangereuse par les régimes totalitaires de l’époque », qui voient en elle une menace aux identités nationales. Hitler en fera même une langue interdite et surtout, rappelle M. Fleury, ordonnera l’extermination des espérantistes, au même titre que les juifs et les homosexuels.


Il faudra atteindre les années 60, et surtout l’époque des communes, du « flower power » et du renouveau de l’utopie de l’amour entre les peuples au son d’un sitar, pour assister à un retour de l’intérêt pour cette langue. « L’Expo 67 a été profitable pour elle ici, dit M. Fleury. À cette époque, les clubs d’espéranto se sont multipliés partout au Québec - le club de Montréal célèbre d’ailleurs son 50e anniversaire cette année - et puis le mouvement scout a également permis de soutenir cet élan par la suite. »


Sortir des ornières


Reste que 125 ans plus tard, l’espéranto n’a toujours pas réussi à sortir de sa marge et surtout des milieux sociaux très à gauche, très religieux, très communautaires qui ont assuré et assurent toujours sa survie. Des ornières d’où cette langue cherche un peu à sortir en passant aujourd’hui par les nouvelles technologies et l’Internet pour se donner une nouvelle jeunesse, indique l’espérantologue montréalais. Une école en ligne - lernu.net - assure d’ailleurs sa propagation. Comme il l’a fait pour le français, l’allemand et l’espagnol, Google a mis son moteur de recherche au diapason de cette langue qui a, pour le moment, généré 170 000 articles dans la célèbre encyclopédie en ligne Wikipédia.


« La force de cette langue, ce n’est pas le nombre de personnes qui la parlent aujourd’hui, dit M. Fleury. C’est le fait qu’elle se soit répandue dans tous les pays du monde. » Et il ajoute : « Les bonnes idées prennent parfois du temps avant d’être massivement adoptées. Prenez le système métrique : c’est le plus pratique. Mais il y a toujours de la résistance dans certains pays, dont les États-Unis. » Pas de doute, il maîtrise la langue, mais également sa génétique : espéranto, ce n’est pas très loin d’espero, qui veut dire « espoir ».

11 commentaires
  • Raphaël Arsenault - Inscrit 15 décembre 2012 09 h 00

    Bravo!

    Je suis espérantophone depuis quelques années déjà, et quoi que l'on puisse en dire, l'esperanto est une langue fonctionnelle, extrêmement bien construite, avec un potentiel de communication énorme, tout en restant incroyablement facile à apprendre!
    Mil gratuloj por la artikolo, kaj al vi Normando pro vian konstantan laboron en MEDO.
    Feliĉan Datrevenon al Esperanto!

  • Jeanne M. Rodrigue - Inscrite 15 décembre 2012 12 h 08

    Mais pas la première...

    Bien avant «l’idée» de cet enfant juif en 1887 (Ludwik-Lejzer Zamenhof avait quand même 28 ans!) il existait une langue artificielle, déjà fort en usage, le volapük.

    Langue d’usage construite de toute pièce par un prêtre catholique allemand, Johann Martin Schleyer vers 1878, afin d’unir les communautés linguistiques différentes, le volapük (altération de deux mots anglais vol < world «monde» et de pük < speak «parler», le «a» servant de liaison) eut un immense, mais court succès, dans les pays germanophones et également dans les États-Unis.

    Rivalité germano-juive, on peut le penser, à une époque où le problème racial était explosif, politiquement parlant. Contrairement à l’esperanto, la prononciation volapükiste, et surtout ses règles de grammaire très complexes, en faisaient une langue artificielle difficilement accessible à tous.

    Avec l’esperanto au contraire, il n’y eu pas de départ canon mais un long processus d’essai d’implantation… qui n’est toujours pas réalisé après 125.
    Un beau rêve soit, mais une langue artificielle qui n’a aucune racine historique propre, ni aucune attache culturelle identitaire peut-elle avoir un avenir? Je pense que non.

    Jeanne Mance Rodrigue

    • Sylvain Auclair - Abonné 15 décembre 2012 15 h 38

      Le volapük a connu un immense succès... jusqu'au premier congrès où on a tenté de le parler. Même son créateur ne le parlait pas. Par ailleurs, Zamenhof n'a connu l'existence de cette langue que bien après qu'il eut commencé à travaillé sur la sienne. Quoi qu'il en soit, si le volapük avait été meilleur, c'est lui qui aurait perduré, non? Et ce n'est sûrement pas pour des raisons raciales ou religieuses que TOUT le club volapükiste de Nuremberg est passé à l'espéranto un an après le début de la diffusion de l'espéranto.

  • Gilles Théberge - Abonné 15 décembre 2012 12 h 40

    Intéressant article

    En particulier ceci à mon humble avis « La force de cette langue, ce n’est pas le nombre de personnes qui la parlent aujourd’hui, dit M. Fleury. C’est le fait qu’elle se soit répandue dans tous les pays du monde. ».

    Et la seule façon de réduire les tensions qu'occasionnent le choc des langues, en particulier par la dimension politique qui s'exprime lorsqu'une langue est imposée, comme l'est l'anglais actuellement, c'est de disposer d'un véhicule d'expresison neutre. Et il me semble que l'espéranto est la bonne réponse.

    D'un autre côté, même si la vaste majorité des gens est en faveur de la paix, nous ne pouvons que constater que la guerre continue de fleurir dans plusieurs parties du monde. Ainsi en est-il de la façon dont l'hégémonie linguistique, anglo-saxonne aujourd'hui, chinois, arabe, hindi ou espagnol demain se répand. Les empires naissant ou déclinant tentent par tous les moyens d'imposer leur culture et au premier titre la langue qui la véhicule.

    Si l'humanité finit par s'assagir, peut-être en viendra-t-elle à comprendre, que comme un bon vin l'espéranto est la solution idoine au respect de toutes les cultures, cette langue ne contenant pas en elle-même les germes de la domination des uns par rapport aux autres.

  • Ugo Lachapelle - Inscrit 15 décembre 2012 20 h 31

    De cette jeunesse espérantophone...

    Excellent article.

    Je confirme sa distribution mondiale. Les locuteurs peuvent être rares, mais ils sont un peu partout sur la planète.

    On s'organise de différentes façons. Comme nous sommes quelques fois à l'autre bout du monde l'un de l'autre, Internet a permis une certaine renaissance et surtout une facilitation des contacts. Je suis actuellement un Québécois perdu dans la campagne japonaise; mais je vais participer, en tant qu'espérantophone, à un mini-congrès à Tokyo dans moins de deux semaines, où vont se regrouper des jeunes espérantophone de l'Asie de l'est. Et Internet a été l'outil qui m'a permis de prendre contact.

    La paix universelle, la fraternité? Oui. Mais encore plus, simplement le plaisir de discuter et de découvrir. :)

  • France Marcotte - Inscrite 16 décembre 2012 09 h 31

    Sans déroger

    Revenons à l'intention première, celle de cet enfant:

    «Ludwik Lejzer Zamenhof s’est mis à rêver d’une langue commune pour unifier la communication humaine de manière équitable : l’espéranto veut combattre l’hégémonie culturelle et linguistique d’une seule langue et surtout créer une langue passerelle permettant à un Polonais de parler à un Allemand, un Italien, un Danois, un Roumain, un Chinois, sans être forcément polyglotte.»

    Veut combattre l’hégémonie culturelle et linguistique d’une seule langue, comme aujourd'hui l'hégémonie de l'anglais qu'on désigne pourtant de partout comme une langue qu'on voudrait universelle.

    Oublions les récupérations religieuses et politiques de cette idée pacifique, l'espéranto serait certainement préférable à l'anglais comme langue universelle.

    «En 1905, un premier congrès mondial consacré à cette langue, phonétique et unique, même si elle possède beaucoup de liens avec les langues dites indo-européennes...»

    Un zeste inévitable d'hégémonie? L'espéranto rallie-t-il les locuteurs de tous les continents?
    Rien n'est parfait mais tellement mieux que de laisser se propager comme universelle une langue hégémonique comme l'anglais.

    • Sylvain Auclair - Abonné 16 décembre 2012 11 h 40

      Oui, il y a des espérantistes sur tous les continents, même si certaines aires linguistiques sont sous-représentées: le sous-continent indien, l'arabophonie (faut dire que Zamenhof était juif, ce qui n'aide pas), l'Afrique en général.
      Si vous voulez une langue qui ne soit rattachée à aucune aire linguistique, donc également _difficile_ pour tous, il y a toujours le kotava. Mais elle a sans doute 10 000 ou 100 000 fois moins de locuteurs que l'espéranto.
      Pour en savoir plus, utilisez Google ou ses concurrents.