Soins particuliers pour les victimes de torture

Quand l’avion qui le menait au Canada après sa fuite du Niger a atterri, Amadou Moussa a poussé un soupir de soulagement. «Ma vie était sauvée», confie-t-il, en replongeant dans ce tournant majeur de sa vie. Sitôt descendu, l’homme de 49 ans a demandé l’asile. Mais on l’achemina presque immédiatement vers l’hôpital, pour soigner les traces laissées par la torture.

Trois ans plus tard, il est toujours pénible d’évoquer ces douloureux souvenirs. Après l’avoir emmené en prison en pleine nuit, on lui assène une série de coups pour le forcer à donner des noms, à révéler des secrets, ses bourreaux soupçonnant M. Moussa, professeur et syndicaliste, d’activités politiques contre les autorités nigériennes en place.

«Je n’ai rien voulu dire, alors ils m’ont battu, battu, battu. J’ai perdu connaissance.»

Cette violence l’a meurtri de plus d’une manière. Il en garde des séquelles physiques, mais psychologiques également. «Pendant trois ans, j’ai été suivi par un médecin et un psychologue. C’était essentiel. J’étais dépressif, j’avais des idées suicidaires.»


John Docherty, coordonnateur du RIVO (Réseau d’intervention auprès de personnes ayant subi la violence organisée), insiste sur le caractère salvateur de ces services offerts à de nouveaux arrivants ayant subi d’importants traumatismes dans leur pays d’origine. Mais dans la foulée des compressions imposées au Programme fédéral de santé intérimaire en 2012, le RIVO a perdu plus de 80 % de ses revenus. Ils étaient tout droit destinés à la psychothérapie pour les victimes de la torture.


Chaque année, ce réseau situé à Montréal recevait de 250 à 400 personnes, dont la moitié avaient été victimes de torture au sens entendu par la Convention (violence organisée commise par des agents de l’État). «Les autres avaient été victimes de violence organisée par des groupes rebelles, des narcotrafiquants, ou victimes de violence religieuse, culturelle, par exemple avec les mutilations génitales subies par les femmes», poursuit M. Docherty, dont le réseau tente tant bien que mal de refinancer une portion de ses services.


Sous l’ancien régime, financé par Ottawa, les demandeurs d’asile, même en attente d’une audience et d’une réponse, étaient dirigés vers des services de thérapie, la majorité d’entre eux étant traités d’abord pour des symptômes de stress post-traumatique (insomnie, cauchemars, flash-back, problèmes de concentration et de mémoire, relations interpersonnelles difficiles, dépression, idées suicidaires). Les douleurs chroniques causées par la torture sont fréquentes : c’est pourquoi le RIVO offrait aussi de manière importante des services de massothérapie. Pour des victimes, le massage est aussi une manière douce d’accepter d’être touché à nouveau par autrui.


«Certaines formes de torture laissent des traces qu’on ne voit pas mais qui font mal, aux articulations, aux muscles, sur les nerfs», explique M. Docherty, qui s’émeut aux larmes en évoquant les immenses besoins de ses patients, dont plusieurs resteront sans soins faute de ressources. «Vous pouvez imaginer toute forme de torture, et non, ce ne sont pas des fantasmes de l’époque médiévale. Cela existe.» Membres écartelés, brûlures, chocs électriques, ongles arrachés, dents et os cassés, etc.


Non seulement le manque de ressources met-il en péril l’offre de services, mais la loi C-31 prévoit aussi que certaines catégories de demandeurs passent directement par le centre de détention, ou encore qu’ils soient retournés dans leur pays sans avoir épuisé tous les recours possibles (notamment, l’analyse de leur rejet devant la Cour fédérale).


«Ça nous inquiète, explique M. Docherty. Toutes ces années, nous avons eu le “luxe” de travailler pendant des mois avec des personnes pour les aider à se rebâtir, à se préparer émotivement avant d’aller ouvrir leur vie en audience devant un étranger. En 30, 45 ou 60 jours, certains n’arriveront pas à se préparer suffisamment bien pour être capables de parler clairement d’un épisode aussi traumatisant. Si certains restent figés, ou ont des trous de mémoire, cela pourra donner l’impression que leur histoire est peu crédible, ou inventée.»


Amadou Moussa ne peut pas s’imaginer avoir été laissé à lui-même, sans aide médicale et professionnelle. «Il y a des gens qui vont rester avec d’importantes séquelles s’ils n’ont pas ce soutien, explique-t-il. Moi, je ne serais pas ici, en tout cas [sans ces soins].»