Secteur économique - Il avait 17 ans, et il lançait sa première entreprise

Réginald Harvey Collaboration spéciale
Le président et chef de la direction de l’entreprise Saputo, Lino A. Saputo, Jr., en compagnie de son père, Lino Saputo, qui continue d’assurer la présidence du conseil d’administration.
Photo: La Presse canadienne (photo) Paul Chiasson Le président et chef de la direction de l’entreprise Saputo, Lino A. Saputo, Jr., en compagnie de son père, Lino Saputo, qui continue d’assurer la présidence du conseil d’administration.

Ce texte fait partie du cahier spécial Grands Montréalais 2012

Quelques années après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, en 1950, le père de Lino Saputo, Giuseppe, qui est un maître fromager plutôt à l’aise, choisit de venir vivre au Canada, en compagnie de son fils aîné Frank, pour améliorer le sort des siens. Deux ans plus tard, le reste de sa famille le suivra. Voilà que prend forme à cette époque la belle histoire d’une incomparable réussite en affaires, dont tout le Québec a aujourd’hui raison d’être fier. Et le fils de Guiseppe est aujourd’hui reconnu comme un grand Montréalais.

La famille Saputo, qui est composée de quatre garçons et de quatre filles, est originaire de Montelepre, un petit village situé à proximité de Palerme, en Sicile. Le Grand Montréalais se souvient : « Toute la famille a vu le jour à cet endroit, à l’exception de mes deux frères les plus jeunes, qui sont nés ici à Montréal. À la fin de la guerre, il y avait beaucoup de misère en Italie et mon père a décidé d’émigrer pour procurer un meilleur avenir à ses enfants, même s’il n’avait pas vraiment besoin de le faire, puisqu’il vivait dans des conditions supérieures aux autres habitants de son coin de patelin. »


Il raconte la suite des événements : « Il s’est sacrifié et a quitté son pays pour partir à la découverte du Canada, sur lequel il avait pris des informations ; c’était une terre prospère où les gens de bonne volonté pouvaient bien réussir. » Deux ans après son arrivée, Lino franchit à son tour l’Atlantique et gagne l’Amérique, accompagné des autres membres de la famille, dont sa mère Maria : « J’avais 15 ans quand j’ai quitté mon pays natal pour venir rejoindre mon père à Montréal. » Le choc est plutôt brutal : « C’était la fin du monde et j’ai pleuré pendant six mois tous les soirs. Nous sommes débarqués ici au mois de décembre et, naturellement, comme je venais de la Sicile, je n’avais jamais vu de neige de ma vie, sauf dans les montagnes. J’avais laissé là-bas mes amis, mes copines et mes copains à un âge où on est très fragile. »


Une nouvelle vie commence


Pour se tirer de son marasme, M. Saputo déniche fort heureusement et rapidement un emploi : « J’ai commencé à travailler tout de suite en arrivant dans une charcuterie italienne, où j’ai eu de la chance : pendant trois jours par semaine, j’étais chargé de la fabrication de produits et, durant les deux autres, je servais d’aide-vendeur à mon patron, ce qui m’a ouvert les yeux et fait voir que mon père pouvait exercer ici son métier de fromager, lui qui possédait une fromagerie en Italie. »


Il soumet l’idée au paternel, qui naturellement y est opposé : « J’ai fait les premiers pas en cachette et j’ai ramassé l’argent ou les fonds suffisants pour mettre sur pied une petite fromagerie ; on a ouvert ce commerce très modestement avec la somme de 500 $, qui a servi à acheter l’équipement nécessaire pour que mon père puisse fabriquer du fromage à la main et qui a été utilisée pour se procurer une bicyclette assurant la livraison. »


Il n’en demeure pas moins que les Saputo, comme bon nombre d’immigrants, traversent des années difficiles au cours des premières phases de leur existence en sol canadien ; chacun apporte sa contribution pour procurer à la famille les biens nécessaires à une vie décente. Lino Saputo assure toutefois que, même avant de s’aventurer en affaires, la famille ne connaît pas la misère profonde : « On n’a jamais été vraiment pauvres. À notre arrivée, on n’était pas riches, mais on était tout de même à l’aise. »


Dès le début des activités de l’entreprise en 1954, il en devient en quelque sorte le directeur général malgré son jeune âge : « Je m’occupais de tout pour mon père. Lorsque j’ai accédé à la présidence plus tard, j’avais déjà les acquis nécessaires parce que, dès le jour 1, à 17 ans, j’étais comme le grand responsable de l’entreprise ; ma jeunesse, je l’ai passée au travail et, si j’avais à recommencer, je ferais exactement la même chose. »


Quelques années plus tard, en 1960, il fait la connaissance de Mirella, qui, trois ans plus tard, deviendra son épouse : « Nous sommes mariés depuis 49 ans et nous allons célébrer en septembre prochain nos noces d’or. Je suis un homme très heureux et très comblé, parce que je pense que j’ai choisi la bonne personne pour être la compagne de ma vie ; d’ailleurs, je dois dire qu’une grande partie de mon succès vient de la tranquillité d’esprit que mon épouse m’a donnée. Lorsqu’on a lancé l’entreprise, mon but, c’était de bien réussir, d’autant plus que mon père ne voulait pas ouvrir une fromagerie et que, de mon côté, j’y croyais fermement ; à partir de l’âge de 17 ans, j’ai eu à travailler 20 heures par jour durant presque six ou sept jours par semaine. »


Le succès et les assises familiales


À force d’acharnement, il finit par vaincre la résistance paternelle : « Il a reconnu que j’avais raison. Le bon Dieu m’a aidé et nous avons connu du succès. Donc, quand je me suis marié et que nous avons eu des enfants, mon épouse m’a apporté la quiétude nécessaire, parce qu’elle était une femme et une mère idéale autant pour fournir du soutien à son mari que pour élever les enfants. De sorte que j’ai réellement été en mesure de m’épanouir en travaillant, pendant qu’elle s’occupait plus étroitement de la famille. » Aujourd’hui, la présence de neuf petits-enfants est venue enrichir le noyau familial composé de trois enfants, deux garçons et une fille : Joey (1964), Lino fils (1966) et Nadia (1968).


Les enfants Saputo s’intègrent tôt aux activités professionnelles du père : « Ils ont commencé à travailler dans l’entreprise après l’école ; ils nettoyaient les planchers et les bassins, ils emballaient du fromage et s’occupaient des livraisons. Ils ont fait leur devoir et mon deuxième garçon, Lino fils, m’a succédé comme président et chef de la direction de Saputo en 2004 ; je suis un homme comblé, parce qu’il accomplit un travail fantastique dont je suis très fier. »


Aujourd’hui, Lino Saputo occupe les fonctions de président du conseil d’administration de l’entreprise. Quels sont ses centres d’intérêt ? Le semi-retraité apporte cet éclairage : « Bien sûr, je préside le CA et j’agis à l’occasion comme conseiller pour mon fils ; s’il a besoin de conseils, je suis toujours à son entière disposition et mes services ne coûtent pas cher pour lui. Je m’occupe aussi de mes petits-enfants et je dispose de plus de temps pour le faire que lorsque j’étais jeune. »


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