Secteur culturel - Et la passion était pour l’oeuvre des grands maîtres

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Le pavillon Michal et Renata Hornstein du Musée des beaux-arts de Montréal, sur la rue Sherbrooke
Photo: MBAM Le pavillon Michal et Renata Hornstein du Musée des beaux-arts de Montréal, sur la rue Sherbrooke

Ce texte fait partie du cahier spécial Grands Montréalais 2012

Le couple se sait en fin de vie. Atteinte de la maladie de Parkinson, Renata continue pourtant à rire comme une enfant sous le regard bienveillant et amusé de Michal. Ces deux-là se sont rencontrés il y a plus de 60 ans et ne se sont plus quittés. Dans leur penthouse avec vue sur l’oratoire Saint-Joseph et l’Université de Montréal, leur complicité ne fait aucun doute. Et leurs yeux brillent à l’idée d’évoquer leur passion commune : l’art en général et leur collection de grands maîtres hollandais et flamands en particulier.

Elles sont toutes là. Leurs oeuvres, pas question de les mettre dans un coffre-fort à la banque. Renata Hornstein sait qu’elle n’en a plus pour très longtemps à vivre et elle ne supporte pas l’idée de trépasser sans pouvoir porter un dernier regard sur ses toiles. Cette collection de peintures et de dessins, c’est ce qui unit le couple depuis le jour où ils se sont rencontrés. Ils vivaient alors à Rome et Renata avait décidé de reprendre des études en histoire de l’art. Elle fréquentait beaucoup les musées, notamment la villa Borghèse. De son côté, Michal travaillait dans la finance. L’argent commençait à couler à flots pour eux… Elle l’a convaincu d’amorcer cette collection. « Elle avait une passion pour les maîtres anciens hollandais et italiens, se souvient celui qui a célébré ses 92 ans le 17 septembre dernier. Elle m’a convaincu d’acheter une première peinture, puis deux, trois, quatre… et la collection n’a cessé de croître. » Jusqu’à atteindre 120 toiles environ. Très vite. Lorsqu’ils arrivent à Montréal, en 1951, elles sont déjà presque toutes là.

 

De Lodz et de Cracovie


La vie ne les avait pourtant pas épargnés dans la décennie précédente. Nés dans les années 1920 en Pologne, Michal à Cracovie, Renata à Lodz, ils sont de très jeunes adultes lorsque les Allemands envahissent leur pays. Michal monte à bord d’un train pour Auschwitz. « Nous étions 63 dans mon wagon, raconte-t-il avec une grande précision. Quelques Juifs comme moi, mais en grande majorité des militaires russes. Dès que la porte a été fermée, leur chef nous a annoncé que nous allions fuir avant d’arriver au camp, en fait, dès que nous serions en terre tchécoslovaque. Quelques heures plus tard, il a donné le signal et nous avons ouvert les portes. Il a fallu sauter, puis courir, courir, courir… Les nazis étaient sur le toit du train et ont commencé à tirer, poursuit-il avec émotion. Ils ne m’ont pas atteint. Mais, sur les 63 au départ, nous n’avons été que cinq à nous en sortir vivants. »


Michal poursuit alors sa route d’abord à Bratislava, puis à Rome, où il rencontre Renata. Dès le départ, ils savent qu’ils veulent quitter l’Europe. « Il n’y avait plus rien de bon pour nous là-bas, explique-t-il. Nous en avions assez. Nous cherchions un endroit où les Juifs ne seraient pas persécutés et où le communisme ne régnerait pas. Nous pensions aller aux États-Unis et nous attendions nos papiers. Et puis, j’ai fait la rencontre de l’ambassadeur du Canada en Italie. Je me suis dit : il n’y a pas de destin, il n’y a que des destinations. Très vite, nos visas ont été prêts, et c’est comme ça que nous avons atterri à Montréal le 10 juillet 1951. »


Ce jour-là, Renata était enceinte. Le couple a aujourd’hui deux enfants, un fils devenu professeur de linguistique et de philosophie à l’Université du Maryland et une fille installée, quant à elle, à Chicago. Deux enfants dont ils sont très fiers et à qui ils ont transmis leur passion : chacun d’eux a constitué sa propre collection. À Montréal, Michal se lance dans les affaires. Le milieu de la finance ne veut pas de lui. Qu’à cela ne tienne, il fait fortune dans le monde de la construction et fonde sa société immobilière Federal Construction Ltd. En 1957, toute la famille obtient la nationalité canadienne et, dès 1970, Michal s’engage au sein du Musée des beaux-arts de Montréal. En 1979, il en devient le vice-président du conseil d’administration et, en 1982, le président du comité d’art européen avant 1900, chargé notamment des acquisitions.


Un pavillon et des dons


Petit à petit, le couple en devient également l’un des grands mécènes, au point qu’un des pavillons porte leur nom depuis 2000. Il n’hésite pas à faire des dons pour permettre notamment aux élèves des écoles défavorisées de venir au musée. Durant les dernières décennies, une cinquantaine d’oeuvres de leur collection ont déjà été léguées au MBAM… jusqu’à ce jour de mai 2012 où M. et Mme Hornstein annoncèrent officiellement qu’ils allaient lui faire don de toute leur collection. Quatre-vingts oeuvres représentant au moins soixante-quinze millions de dollars !


Nathalie Bondil, directrice du Musée des beaux-arts de Montréal, ne tarit pas d’éloges pour ce couple. « Ce sont des personnalités hors du commun, estime-t-elle. Ils sont partis de rien. Ils ont une force de caractère, un engagement social, une intelligence… Renata est impressionnante. Elle a écrit toute sa vie, sous forme d’alexandrins, l’histoire de sa famille, qui est tragique, puisque ce sont des survivants de la Shoah. Malgré la maladie, malgré sa faiblesse, elle est toujours absolument impeccable. Ils ont un courage inouï. Ce sont des gens qui sont à la fois tellement intransigeants envers eux-mêmes et tellement généreux envers les autres. C’est ce mélange-là qui est intéressant. »


Au crépuscule de leur vie, Renata et Michal n’ont pas voulu laisser à leur famille la tâche de gérer leur héritage. « Nous en avons parlé à nos enfants et toute la famille était d’accord pour que nous fassions ce don au Québec, racontent-ils. Après tout, nos enfants ont grandi ici, c’est Montréal qui les a façonnés. Les Montréalais sont des gens sophistiqués, éduqués, intéressés par l’art. Nous sommes certains qu’ils sauront apprécier ce cadeau à sa juste valeur. »

Collaboratrice

1 commentaire
  • Paul Toutant - Abonné 22 novembre 2012 07 h 16

    Merci

    Que dire de plus, chers Renata et Michal Hornstein, que MERCI au nom des Québécois. Votre héritage est entre de bonnes main au Musée; des générations profiteront de votre savoir et de votre générosité. Merci.