Prix Paul-Émile-Borduas - Et il devint peintre à 35 ans

Jérôme Delgado Collaboration spéciale
Le temps, cet élément indissociable de John Heward, de sa pratique, est présent dans chacun des étages de son nid.
Photo: Rémy Boily Le temps, cet élément indissociable de John Heward, de sa pratique, est présent dans chacun des étages de son nid.

Ce texte fait partie du cahier spécial Prix du Québec 2012

Peintre, sculpteur, performeur et musicien montréalais, John Heward porte depuis une quarantaine d’années le poids d’une pratique austère et exigeante, ouverte aux interprétations, presque mystique. Ses étoffes suspendues, l’état brut de ses matériaux, son geste pratiquement toujours visible - par le coup de pinceau ou la déchirure du tissu… Sa pratique n’en est pas moins empreinte de sensibilité et de réalisme. C’est ce mélange de retenue et d’énergie vive, de minimalisme et d’expressionnisme qui caractérise le prix Borduas 2012.


« J’ai appris à voir le travail de Heward de cette manière : sans explications, par petits bouts, déconcerté parfois, surpris souvent, longtemps étonné d’une spontanéité si essentielle », écrit son galeriste et ami Roger Bellemare, dans le catalogue de la rétrospective John Heward, Un parcours/une collection, présentée en 2008 au Musée national des beaux-arts du Québec et à la Galerie de l’UQAM.


Dans l’immense atelier qui se confond avec son domicile et avec l’atelier de sa compagne, l’artiste Sylvia Safdie, John Heward ne bénéficie pas seulement d’un espace pour travailler. Dans cette ancienne usine de Griffintown, le temps, aussi, a pris ses aises.


Le temps, cet élément indissociable de Heward, de sa pratique, est présent dans chacun des étages de son nid. La painting room est imbibé de taches et de coulis de peinture. Les réserves, avec ses tringles d’où pendent une multitude d’oeuvres, ont des airs de vestiaire de théâtre. Les expérimentations du passé reposent là comme des défroques.


De sa table à manger domine la vue d’un amas de toiles usées, posées au sol. Chaque morceau de cette montagne de grands chiffons attend son tour. Au hasard ou presque, sur le coup « d’une spontanéité si essentielle » comme celle du jazzman qu’il est, John Heward en ramasse un et l’agrafe sur le mur. De là, le tissu choisi pourrait redevenir oeuvre.


Aux yeux de cet homme songeur, son art découle d’un ensemble d’expériences répétées et renouvelées. « Regarder à nouveau quelque chose stimule le changement, explique-t-il. C’est une nouvelle façon d’apprécier un objet après 20 ans. Ce n’est pas une correction, mais une manière d’accepter le changement. »

 

Pour Mingus


Né en 1934 dans une famille d’artistes - Prudence Heward, une peintre relativement connue, est sa tante - et formé en littérature et en histoire, John Heward est arrivé à la pratique artistique sur le tard. À 35 ans dans la peinture, à 49 ans dans la musique. De retour au pays après un long séjour à Londres, c’est un ami peintre, Andries Hamann, qui le pousse aux pinceaux. Heward lui avouait à peine que, dans sa prochaine vie, il ferait de la peinture qu’il s’est retrouvé dans son atelier. « Il m’a alors dit : “ C’est maintenant que commence ta nouvelle vie. ” Et j’ai commencé, dit-il, et fait une peinture qui se trouve aujourd’hui au Musée national des beaux-arts du Québec [sans titre (Masque de Mingus)]. »


À l’instar de ses oeuvres, la vie de celui qui est considéré comme un des plus remarquables batteurs de free jazz du Canada en est une de hasards et de choix prompts. « Je crois dans les accidents, dit-il. Mon travail repose sur un équilibre entre l’affirmation et l’accident, entre le planifié et le non-planifié. L’intention doit être là, la volonté de faire. Mais il faut accepter le changement. C’est l’essence de l’existence, de la vie d’un individu. »


Des choix, Heward en a fait. Lorsqu’il décide de se lancer dans la peinture, à la fin des années 1960, le Québec vient de plonger dans l’abstraction formaliste des plasticiens de deuxième génération - Molinari, Tousignant, Gaucher… Heward se lie d’amitié avec eux et admire même leurs pratiques. Or le nouveau venu opte pour une signature davantage personnelle, imbibée de sa présence. Son abstraction est faite, aime-t-il répéter, « de sens ».


Heward se sent redevable aux expressionnismes américains, au Riopelle des années 1950 et surtout aux Borduas en noir et blanc, qu’un bon nombre de ses nombreuses toiles évoquent. Le court-métrage Paul-Émile Borduas, 1905-1960, réalisé en 1962 par Jacques Godbout, l’a particulièrement influencé. Mais, pour celui qui s’intéresse à la trace et aux matériaux qui marquent le temps, comme le feu et l’eau, sa visite des grottes de Lascaux en 1958 a sans doute été un de ses éléments formateurs les plus importants. « Peu importe l’intention de ceux qui ont peint, il y a l’idée de laisser sa marque », dit-il.

 

Discrètement


Présent sur la scène de l’art contemporain québécois depuis les années 1970, John Heward a néanmoins eu une carrière discrète. Jusqu’en 2008, sa seule apparition en solo dans un musée datait de 1977. Elle a eu lieu au Musée d’art contemporain, qui, étonnamment, ne l’a pratiquement plus exposé, même en groupe, depuis 1994 et la manifestation La collection Lavalin…


Heward n’a pourtant cessé d’être présent sur le marché. Même lorsque se retire, Roger Bellemare, qui est un des premiers en 1972 à s’y intéresser, « sans comprendre ni tout, ni tout à fait », d’autres, notamment Brenda Wallace et Yves Leroux, prennent le relais. Depuis l’an 2000, Bellemare l’accompagne à nouveau. En 2013, Heward devrait présenter dans sa galerie un nouveau solo.


John Heward obtient le Borduas au même âge - 78 ans - qu’avait Alfred Pellan lorsqu’il a reçu la récompense, en 1984. Sur ce point, Heward et Pellan ne sont dépassés que par deux récents lauréats, Denis Juneau (prix Borduas 2008, à 83 ans) et Gabor Szilasi (primé en 2009, à 81 ans). En fait, depuis une dizaine d’années, le Borduas vieillit : jusqu’en 2002, seulement trois septuagénaires l’avaient obtenu. Depuis 2003, ils sont six sur dix.


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