Prix Marie-Victorin - La génomique définit maintenant l’origine des espèces

Jacinthe Leblanc Collaboration spéciale
Louis Bernatchez sait s’entourer pour mener à bien ses intuitions.
Photo: Rémy Boily Louis Bernatchez sait s’entourer pour mener à bien ses intuitions.

Ce texte fait partie du cahier spécial Prix du Québec 2012

Cette année, le prix Marie-Victorin, qui vise à récompenser la carrière et l’oeuvre d’un scientifique québécois, est remis à Louis Bernatchez, professeur au Département de biologie de l’Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche en génomique et conservation des ressources aquatiques du Canada. Spécialiste de la biologie évolutive, de la génétique et des poissons, M. Bernatchez espère que ce prix saura donner de la visibilité à la biologie comme science présente dans le quotidien des gens sous toutes ses formes.


Louis Bernatchez a toujours eu une âme de naturaliste. Pour celui qui a grandi en pleine nature, dans la grande région de Chaudière-Appalaches, la biologie s’est imposée par elle-même comme domaine de profession, puisqu’il cherchait à garder contact avec la nature. Sa passion pour les poissons est venue plus tard. Maintenant professeur au Département de biologie de l’Université Laval, M. Bernatchez a une carrière impressionnante.


Bien qu’il n’ait pas de secret à propos de son succès, il dit avoir un milieu de vie serein et avoue être particulièrement efficace. Mais le truc réside dans l’organisation de ses priorités et sa grande capacité à collaborer. « Les gens ont envie de travailler avec notre laboratoire, observe-t-il. Des gens de partout dans le monde viennent travailler avec nous. » Plus il y a de collaboration, plus il y a de possibilités de retombées en matière de publications.


Pourtant, le professeur de biologie n’est pas connu pour avoir fait une grande découverte en particulier. C’est plutôt sa capacité de bien s’entourer, d’avoir un réseau important et de mettre à profit ses intuitions sur des sujets auxquels les autres n’ont pas réfléchi qui garantit son succès. « Je pense qu’une partie de l’intérêt des choses que je fais, c’est qu’on apporte de nouvelles connaissances qui permettent de mieux gérer, tout en permettant l’exploitation », explique-t-il.


Et c’est ce qui est arrivé avec la percée de l’écologie moléculaire. Louis Bernatchez était présent au bon moment avec les bonnes personnes. « J’ai fait partie d’un petit groupe de personnes qui ont vu l’intérêt […] d’aller chercher de l’information vraiment intéressante par la génétique pour comprendre comment les populations évoluent », raconte-t-il. Être en mesure de concilier la génétique avec l’étude des populations naturelles était une condition sine qua non de la poursuite de ses études aux cycles supérieurs.


Protéger la biodiversité


Se définissant comme un biologiste évolutif, il utilise dans son travail « toutes les nouvelles méthodes de la génomique […] pour aborder des problématiques qui touchent la gestion et la conservation de la biodiversité », précise-t-il. Par exemple, il a développé avec des collègues une expertise en analyse d’ADN dans un contexte de braconnage, soit « faire le profil de l’ADN d’une carcasse dans le bois et de la viande dans le congélateur », explique le chercheur. Ainsi, il devient plus facile de faire le lien entre une bête tuée illégalement et la viande dans le congélateur d’un potentiel suspect. L’expertise a été transférée au gouvernement du Québec et facilite ainsi la preuve du braconnage.


Un autre exemple concerne la pratique de remise à l’eau pour la pêche au saumon. Louis Bernatchez et son équipe ont fait la preuve que le « succès reproducteur est essentiellement aussi bon » chez les saumons pêchés et remis à l’eau que chez les saumons non pêchés. Ce qui veut dire que les poissons pêchés et remis à l’eau ne meurent pas et se reproduisent très bien. « Il n’y a aucune autre façon, soutient M. Bernatchez, pour la génétique de faire un lien entre les petits et les parents qui ont été ou n’ont pas été pêchés. »

 

L’évolution à l’échelle humaine


Le généticien, qui se rapproche beaucoup de Darwin, est fasciné par l’étude de l’origine de nouvelles espèces. Pour le chercheur, l’intérêt n’est pas tant dans le constat de la disparition d’espèces, mais plutôt dans la découverte de nouvelles espèces. Un de ses objectifs est de faire prendre conscience que « l’évolution peut se passer très rapidement, à l’échelle de durée de la vie humaine ». La résistance des organismes aux antibiotiques est un phénomène purement évolutif. Tout comme la baisse de la quantité de gros poissons. Selon l’expert, les pêches, dirigées vers les poissons les plus gros, ont changé « la trajectoire évolutive des poissons. […] C’était négatif pour un poisson de grossir vite quand il était exploité. » Tout cela s’est déroulé sur une période de 30 à 50 ans. Cette expérience l’a amené à cofonder la revue Evolution Application en 2008. Dans cette revue, la fusion des disciplines est de mise.


À ce sujet, la multidisciplinarité est un enjeu important pour le professeur de biologie, même s’il avoue difficile de trouver les occasions d’é-changes entre les sciences biologiques et les sciences sociales. Il est par ailleurs membre du groupe de recherche Réseau aquaculture Québec, qui, même si les projets communs ne sont pas toujours propices, permet la diffusion d’informations biologiques et sociales entre experts issus de différents domaines.

 

Fier et humble


Louis Bernatchez a reçu plusieurs prix et distinctions, dont le titre de membre de l’American Association for the Advancement of Science, le prix Georges-Préfontaine de l’Association des biologistes du Québec et le prix Michel-Jurdant en environnement de l’Acfas. Il contribue à la formation de nombreux étudiants, ce qui est, pour lui, sa plus grande fierté dans sa carrière. M. Bernatchez a un peu plus de 350 publications à son actif et il est associé, depuis 1993, à la revue Molecular Ecology, consacrée à l’évolution appliquée dans tous les domaines, tels que la pêcherie, l’agriculture, la foresterie et le biomédical. Son impact scientifique est considéré comme exceptionnel.


C’est avec beaucoup de fierté et d’humilité que M. Bernatchez accepte le prix Marie-Victorin. Il espère que l’attention qui lui sera portée fera diminuer les préjugés à l’égard de la science et des scientifiques. « Quand on voit un scientifique à la télévision, il a toujours un sarrau. Il a toujours l’air d’un nerd », analyse-t-il. Mais, aux dires du scientifique, le plus touchant dans cet honneur est la reconnaissance par les collègues, qu’elle vienne des membres du jury ou des lettres de recommandation appuyant sa candidature. « En quelque part, on en a accompli suffisamment pour se classer dans le top ! », souligne-t-il.



Collaboratrice