Si Normand Francoeur était mon ami

Normand Francoeur est accusé d’être à la tête d’un réseau ayant réalisé une fraude totalisant 5 millions. Le stratagème du réseau consistait à obtenir auprès d’institutions financières du crédit pour de l’équipement d’usinage par le biais de compagnies « coquilles ». Monsieur Francoeur, de Sainte-Adèle, devait comparaître le 6 novembre dernier. Il ne s’est pas présenté. La Division des enquêtes sur les fraudes de la Sûreté du Québec sollicite l’aide du public pour retrouver l’homme de 53 ans.


Si Normand Francoeur était mon ami, je ne composerais pas le 1 800 659-4264 pour signaler sa présence au Majestic Colonial Hotel, dont j’invente le nom à l’instant. Je préférerais le laisser couler des jours heureux dans une perle des Caraïbes. Je ne le dérangerais pas durant sa partie de golf sur les buttes gazonnées d’un improbable terrain, la peau tannée par le soleil généreux du Sud.


Si Normand Francoeur était mon ami, il serait toujours resté discret sur ses agissements mais il m’aurait peut-être parlé de la belle boutique Hugo Boss d’une petite ville muy caliente. Quelques années plus tôt, dans cette boutique, tandis qu’il essayait un superbe ensemble de lin blanc cassé, il aurait peut-être même fait la connaissance d’un ingénieur qui essayait lui aussi un ensemble magnifique en se regardant avec ostentation dans de grands miroirs impeccables de propreté. Avec cet ingénieur, ils auraient sympathisé autour d’une bonne bouteille un soir. Pourquoi pas ?


La Sécurité du Québec ne veut pas trop en dire au téléphone, on ne commente pas les affaires en cours, mais elle sait comme moi que Normand Francoeur n’en est pas à ses premiers démêlés avec la justice. Le 17 novembre 2009, la SQ annonçait en effet avoir démantelé un réseau de fraudeurs avec pour tête dirigeante notre homme. Le réseau avait réussi à soutirer plus de 7 millions à une entreprise de services financiers de Laval. Au moyen de prête-noms et munis de faux bilans financiers, l’organisation obtenait du financement pour des équipements industriels qui « n’existaient pas pour la plupart », précise la SQ. Si Normand Francoeur était mon ami, ce détail m’aurait peut-être fait sourire. Je me serais habituée au fil des ans au tumulte judiciaire l’entourant.


Dix ans plus tôt, Normand Francoeur avait 40 ans. Il habitait alors Candiac. S’il était mon ami, cette année-là, je lui aurais même rendu visite deux ou trois fois. Il m’aurait semblé nerveux, traqué, mais n’aurait pas voulu parler de ses problèmes. J’aurais peut-être pensé que c’était une histoire de coeur. Et je serais tombée des nues en apprenant le 22 avril 1999 que 264 chefs d’accusation de fraude et d’usage de faux venaient d’être déposés contre lui et un comparse. On les accusait d’avoir recruté une vingtaine de personnes afin qu’elles contractent des prêts pour l’achat d’automobiles. La fraude totalisait 3,2 millions de dollars envers des établissements bancaires de la région de Montréal.


Normand Francoeur n’est pas mon ami et je ne sais s’il a une bonne excuse pour ne pas s’être présenté en cour. J’ignore où il est et s’il a déjà lu Bertolt Brecht qui écrivait : « Qu’est-ce qui est le plus moral, créer une banque ou l’attaquer ? »