Commission Charbonneau - La corruption, une «culture d’entreprise»

«On a été de la pâte à modeler facile à corrompre pour les entrepreneurs», a déclaré à la commission Luc Leclerc.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir «On a été de la pâte à modeler facile à corrompre pour les entrepreneurs», a déclaré à la commission Luc Leclerc.

La réduction du nombre d’employés des travaux publics a accentué la corruption qui faisait déjà partie de la « culture d’entreprise » à la Ville de Montréal. C’est ce qu’affirme l’ingénieur retraité Luc Leclerc, qui a reconnu jeudi, devant la commission Charbonneau, être un fonctionnaire parmi tant d’autres avec « la conscience élastique ».

C’est en toute candeur que M. Leclerc a expliqué qu’il avait pu exprimer son enthousiasme pour des entrepreneurs grâce à la « complicité tacite » de certains de ses collègues et de ses patrons, dont Gilles Vézina. C’est d’ailleurs ce dernier qui distribuait les dossiers et, ce faisant, pouvait représenter un intérêt pour les entrepreneurs.


De toute façon, la corruption était généralisée, le laxisme bien implanté, et ce, « depuis des générations », croit M. Leclerc. Lors de son embauche à la Ville de Montréal en 1990, l’ingénieur raconte s’être « adapté » sans problème au système de corruption en place. « À Rome, on fait comme les Romains », a-t-il dit.


Depuis sa sortie de l’École polytechnique en 1972, M. Leclerc avait travaillé à la défunte Communauté urbaine de Montréal (CUM). Les règles d’éthique y étaient strictes, a-t-il raconté.


En comparaison, les cadeaux aux fonctionnaires étaient chose courante et cela ne heurtait personne à la Ville de Montréal. Et lorsque l’administration municipale a décidé de réduire son personnel, ce fut une invitation à la corruption. « On a été de la pâte à modeler facile à corrompre pour les entrepreneurs », a déclaré M. Leclerc.


Ce dernier a raconté qu’avant même son arrivée à la voirie, alors qu’il s’apprêtait à quitter la CUM, il avait reçu une invitation pour un tournoi de golf, toutes dépenses payées par des entreprises. M. Leclerc a dit avoir alors compris que c’était normal, puisqu’aucun des fonctionnaires présents n’avait payé quoi que ce soit.


Il a émaillé son témoignage d’une autre anecdote révélatrice. Durant la période des Fêtes de 1990, des camionnettes livraient quelques fois par jour des cadeaux aux fonctionnaires. Tout le monde mettait son manteau et allait cueillir son bonus. « Les bouteilles de vin à Noël, c’était universel », a lancé avec un sourire en coin M. Leclerc.


Ce n’est qu’avec la création de l’escouade Marteau, combinée à la mise en place d’un code de conduite à la Ville, en 2009, que les employés du service des travaux publics se sont fait « greffer une conscience éthique », pour reprendre l’expression utilisée par la procureure Sonia Lebel. Il ne semble toutefois pas que le code de déontologie des ingénieurs ait ralenti l’appétit de M. Leclerc pour les pots-de-vin.


Ce dernier s’est décrit comme un professionnel « efficace », « rapide » et « consistant ». Si, en plus, il y avait des pots-de-vin possibles, M. Leclerc s’assurait d’offrir un service « cinq étoiles ». En clair, cela signifiait trois choses. Il aménageait le chantier afin que l’entrepreneur puisse effectuer son travail sans encombre, il voyait à ce que les paiements lui soient faits rapidement, et en plus, il fabriquait de faux extras qu’il qualifie de « plus value ».


Le retraité a expliqué à la commission qu’il savait que la concertation des entrepreneurs entraînait le paiement d’une commission de 2 à 2,5 % à la mafia. M. Leclerc a également indiqué que le « politique » empochait une ristourne de 3 % sur la valeur des contrats octroyés, corroborant ainsi les témoignages de l’ex-entrepreneur Lino Zambito et de l’ingénieur Gilles Surprenant. M. Leclerc ne sait toutefois pas si l’argent était destiné au parti du maire Gérald Tremblay, Union Montréal, ou au comité exécutif présidé à l’époque par Frank Zampino.


Par ailleurs, le témoignage de l’ex-organisateur Martin Dumont a suscité des réactions. Jeudi, la firme de génie-conseil Cima + a publié un communiqué. Le p.-d. g. Kazimir Olechnowicz nie être allé à la permanence d’Union Montréal afin de rencontrer le responsable du financement, Bernard Trépanier.


La veille, la firme Dessau s’est également défendue d’avoir ce genre de rapprochements avec le parti du maire Gérald Tremblay.


Lino Zambito a également mis son grain sel, affirmant à La Presse qu’il était faux de prétendre qu’il avait rencontré M. Trépanier chez Union Montréal. Selon lui, cela mine la crédibilité de M. Dumont.


Ce dernier a affirmé notamment que Gérald Tremblay savait qu’il existait une double comptabilité au sein de son parti, question de camoufler le financement occulte.

8 commentaires
  • Carole Dionne - Inscrite 2 novembre 2012 08 h 05

    Et les employés ont les meilleurs...

    Salaires, conditions de travail etc de tous les gouvernements et du privé. La ville est dans le trou par dessus la tête. Et les employés volaient à qui mieux mieux. Et le provincial qui a peur d'assainir les finances de la ville. Et c'est nous, le reste de la province qui payonts pour le manque à gagner de Montréal sous prétexte qu'elle est notre métropole...

  • Jean Desjardins - Inscrit 2 novembre 2012 09 h 41

    Enrayer le fléau...

    "La corruption, une culture d'entreprise..."

    Un moyen efficace, parmi d'autres, d'enrayer la corruption des fonctionnaires et des politiciens serait de prévoir l'abolition de la rente de retraite pour les fautifs ainsi qu'une rétroactivité dans la perception des sommes accumulées illégalement, y compris les sommes disparues dans la nature... des paradis fiscaux et les profits indus réalisés par les corrupteurs. Même traitement pour les frais juridiques. À l'instar des citoyens honnêtes qui doivent faire face au fisc, ces tricheurs institutionnels devraient assumer eux-mêmes la note des frais juridiques pour se défendre.

    Avec de telles balises, ces joyeux lurons y penseraient deux fois avant de laisser libre court à leurs fourberies sur le dos des contribuables. Fini, le temps de l'impunité érigée en un filet de sécurité pour le moins commode et... attrayant ! Autrement dit, si je me laisse corrompre et que je me fais pincer, je viens de m'acheter un passeport pour le paradis de l'itinérance. Pas bien tentant, il me semble !

    Qu'est-ce qui empêcherait un gouvernement de légiférer en ce sens ? Trop simple, peut-être. Ah oui, je sais; la Charte des droits, tsé, celle qui par une journée sombre a laissé tomber les devoirs quelque part sous la table à dessin...

    Jean Desjardins
    Laval (...)

    • Jean-Yves Arès - Abonné 2 novembre 2012 10 h 43

      Aucun doute qu'un des moyens des plus efficace pour lutter contre la corruption dans les fonctions publique est de mettre dans la balance la saisissabilité du régime de retraite en cas de fraude envers l'employeur. Les quelques milliers de dollars offert sembleraient bien petit en regard de la perte possible...

      A-t-on laissé l’usufruit de leurs REER aux Vincent Lacroix et Edward Jones ?

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 2 novembre 2012 09 h 49

    Question inutile

    «Pourquoi n'êtes-vous pas allé vous confier au maire Tremblay ou dénoncer ces pratiques à la police?», demandait la jeune procureur à Martin Dumont. La réponse était facile: «Qui m'aurait cru?».

    C'est bien pourquoi tous les mis en cause vont nier. Cela fera beaucoup de négations pour une seule affirmation.

    Desrosiers
    Val David

  • Christian Fleitz - Inscrit 2 novembre 2012 11 h 34

    «Il y a quelque chose de pourri

    au royaume de Danemark» ou à l'hôtel de ville de Montréal Le plus surprenant du témoignage de M. Leclerc, c'est la désinvolture avec laquelle il évoque les manquements à son devoir: «tout le monde le savait»!Sauf le maire, si on pouvait le croire. M. Dumont affirme «qui m'aurait cru?» quand on lui demande pourquoi il n'a pas dénoncé plus tôt les pratiques qu'il dévoile maintenant. C'est là le problème. Une pratique politique qui tient du réflexe de l'autruche n'a jamais résolu le moindre problème, elle au contraire à la mission de l'homme politique qui est, en particulier, de rechercher les meilleures protections de l'intérêt des administrés.
    Une des solutions de parer aux travers de telles pratiques et de lutter contre la corruption est que l'administration soit contrôlée par une inspection générale souveraine et incorruptible par le choix de ses membres et par un contrôle financier permanent confié à une administration distincte, celle des finances par exemple. Protéger les marchés publics est un des fondements de la gouvernance et de la démocratie moderne. Évidemment, cela limite forcément le champ de possible magouilles, ce qui peut en gêner certains.

  • Mark Beaton - Inscrit 2 novembre 2012 12 h 24

    Contrats de location aussi...

    La Ville de Montréal loue bon nombre de locaux dans des édifices privés. Ä chaque fois, cela nécessite des aménagements spéciaux qui sont réalisés par les propiétaires d'immeubles qui en retour incluent leurs frais dans des loyers à long terme.
    Il y aurait lieu d'aller voir de plus près ce secteur aussi.

    • Nichol Nicole - Inscrite 3 novembre 2012 10 h 22

      Et bien d autres department de l etat . Fait curieux pas de femme au banc des accuses ?