Quatre ans pour sauver le lac Atitlán - Le CECI lance un appel à l’humanité

Benoit Rose Collaboration spéciale

Ce texte fait partie du cahier spécial Solidarité 2012

Dans le département de Sololá, au Guatemala, le superbe lac Atitlán inquiète. À moins d’un solide coup de barre, l’humanité risque de le perdre d’ici quatre ans. Gaby Breton, du Centre d’étude et de coopération internationale (CECI), est sur place et dirige un projet de développement durable avec les communautés autochtones de la région. Le Devoir s’est entretenu avec elle.

Le lac Atitlán se trouve à 60 km à l’ouest de la capitale guatémaltèque. Ses eaux colorées baignent à plus de 1500 m d’altitude, dans un bassin large et profond d’origine volcanique. Trois volcans le bordent au sud. Un décor magnifique prisé par les touristes de la planète, nous dit Gaby Breton, du CECI. « Ce lac est l’un des plus beaux au monde. Malheureusement, il n’est pas à l’abri des problèmes que subissent les lacs partout dans le monde. La moitié d’entre eux sont en voie d’être perdus parce que trop contaminés. Selon les informations d’une mission scientifique, si des mesures drastiques ne sont pas prises rapidement pour contrer le phénomène au lac Atitlán, il sera perdu dans quatre ans. »


C’est donc un appel à l’humanité qui est lancé, afin de sauver ce joyau du patrimoine mondial.


Ici aussi, les cyanobactéries en mènent trop large. Quand la chaleur du lac augmente, elles se multiplient et l’envahissent. L’activité humaine et la croissance démographique sont à la source du problème : la déforestation contribue à hausser la température de l’eau, et les eaux usées rejetées dans le lac par les autochtones nourrissent les bactéries. Peu de villages ici ont une usine de traitement. Si rien n’est fait, la biodiversité sera perdue. Il y a deux ans, le lac est devenu marron et dégageait des odeurs très fortes. « C’était à pleurer », s’attriste Mme Breton. C’est là un avant-goût de ce qui attend la région dans quelques années, à moins d’un effort concerté, auquel appelle le CECI. « C’est devenu une obsession. On ne sait plus à quelle porte il faut frapper. » Le gouvernement central ne semble pas pressé d’agir.


Développement et environnement


Le projet mis en oeuvre par le CECI et la Société de coopération et de développement international (SOCODEVI) est d’abord axé sur le développement local. Nommé PROSOL, il s’articule autour de quatre volets économiques à dynamiser : les filières agricoles du café et des légumes, les investissements public-privé, le tourisme et l’entrepreneuriat local. Le but est de réduire la pauvreté de 30 000 familles du département de Sololá. Mais la question de l’environnement, un axe transversal du projet, prend ici une importance très particulière. La vitalité du lac et les conditions de vie sont intimement liées. Le consortium favorise une approche du développement durable, tout en travaillant à la valorisation de la culture maya.


Car Sololá est constitué à 90 % d’autochtones. Les communautés cakchiqueles, quekchies et tzutujiles cohabitent autour du lac Atitlán. Après la guerre civile guatémaltèque qui a fait rage jusqu’en 1996, les groupes ont développé une certaine méfiance réciproque. C’est dans ce contexte délicat que les coopérants ont dû gagner la confiance des gens, avant de mettre sur pied des activités génératrices de revenus. Entamé en 2008, le projet doit se terminer en 2015. Mais sa directrice espère obtenir une prolongation de la part de l’Agence canadienne de développement international (ACDI), qui le finance. « On est enfin dans notre élan et ce serait dommage de finir si tôt, selon Mme Breton. Surtout avec la situation critique du lac : il faut réunir les efforts pour ne pas le perdre. »


Tourisme et agriculture


Pour le tourisme, l’un des moteurs économiques de la région, la mort du lac serait désastreuse. Certaines ambassades surveillent sa situation, prêtes à lancer l’alerte pour des questions de santé si les bactéries reprennent le dessus. Le consortium planche de son côté sur la valorisation des villes et villages mayas du département. « Il y a eu des investissements au niveau de l’image urbaine. Parce qu’on se retrouvait parfois devant des entrées de municipalité pleine d’ordures et des murs chargés de propagande d’entreprises ou de partis politiques. Tout ça ne rendait pas justice à la richesse culturelle locale. Les habitants apprécient aussi de vivre dans des lieux propres et peints, où on a envie de se promener. Ça améliore leur estime et leur santé. » On appuie aussi le tourisme communautaire, c’est-à-dire la création de circuits locaux allant
à la rencontre des associations de sculpteurs, de ,peintres et d’autres artisans mayas. Ces activités alimentent la solidarité des visiteurs envers les autochtones, qui profitent de retombées économiques directes.


Les résultats issus du secteur de l’agriculture sont excellents : « On appuie beaucoup de coopératives agricoles. On renforce l’utilisation de l’engrais organique, la conservation des sols et la préservation des bassins versants. On investit dans des systèmes d’irrigation, qui permettent aux populations de produire à l’année. Au lieu de faire une ou deux récoltes, ils passent à trois ou quatre par année. Ça leur permet, en général, d’augmenter leurs revenus de 30 %. Nous sommes très fiers de ça. »


Une partie des cultures est pour la subsistance, mais de nouvelles productions de brocolis, d’oignons et de carottes offrent des revenus intéressants à ceux qui les font croître. Beaucoup de jeunes sont appuyés dans leur démarche vers l’apiculture. Le consortium soutient à tous les niveaux : production, transformation et commercialisation.


Un volet de crédit solidaire est en marche : « On travaille avec trois centres financiers, afin d’améliorer le service aux petites entreprises. On a mis en place des systèmes de gestion, et le projet a injecté de l’argent dans des lignes de crédit destinées aux jeunes et aux femmes, qui sont généralement exclus du système bancaire formel. Au pays, la moyenne du taux d’intérêt est de 36 % dans le secteur informel ! Nous l’avons obtenu à 12 ou 15 % pour cette clientèle. »

 

Un peuple indigné


L’autonomie des populations est souhaitée au final, puisque le projet de coopération a son échéance. « La philosophie, nous dit Mme Breton, c’est de renforcer les capacités locales, de transférer les connaissances, pour que, lorsque le projet se retire, les compétences soient installées dans le département. Par la suite, on espère toujours que nos actions vont être durables et intégrées dans les structures gouvernementales. Ça, c’est toujours le gros défi. On aimerait aussi arriver à la fin à une gestion participative des fonds. »


La directrice du PROSOL souhaite bien sûr que le gouvernement du Guatemala fasse un effort plus important pour la sauvegarde du lac Atitlán. « C’est comme s’il ne se rendait pas compte que, s’il n’investit pas pour maintenir la qualité du lac, il va y avoir un taux de pauvreté incroyable dans dix ans. Mais il nous dit toujours qu’il n’a pas d’argent. Ça alimente la frustration de la communauté autochtone », récemment réprimée dans le sang à Totonicapán, au cours d’une manifestation qui touchait au droit à l’électricité. « On est un peu assis sur une bombe. Le peuple autochtone est vraiment indigné. »


Collaborateur

2 commentaires
  • Thierry Delrue - Inscrit 4 novembre 2012 10 h 55

    Article intéressant, mais plusieurs erreurs...

    L'article sur le lac Atitlan décris bien les problèmes du "plus beau lac du monde" (selon l'écrivain Aldous Huxley), mais malgré que je respecte totalement le travail de CECI, je crois fermement que les choses ne vont pas changer tant qu'il n'y a pas une politique et des plan correspondant sur la non-contamination du lac. Actuellement, des ONG's travaillent d'un côté, le gouvernement d'un autre, sans aucune coordination avec les maires des municipalités du bassin du lac pour qui le problème de la contamination n'est pas prioritaire, bien que ce sont eux qui contaminent le plus. La fameuse "autonomie municipale", très démocratique, est devenue un obstacle a une politique unifiée de décontamination du lac.

    Je voulais signaler aussi que le groupe etnique Quekchi, qui parle la langue du même nom, n'existe pas autour du lac comme le dit l'article, mais bien dans le nord du pays, que la récente tuerie des indigènes de Totonicapan ne s'est pas non plus passée autour du lac, mais bien dans l'ouest du pays, et que la culture des oignons est une des plus traditionelles et anciennes autour du lac, et donc qu'il ne s'agit absolument pas d'une "nouvelles production" comme le prétends l'article.

    Bien a vous.

  • Benoit Rose - Abonné 6 novembre 2012 01 h 36

    Réponse du journaliste

    Merci pour vos commentaires.
    Concernant la récente tuerie de Totonicapan, je ne prétends pas dans le texte qu'elle s'est déroulée dans le département de Solola autour du lac, seulement que ce sont des membres de la communauté autochtone qui y ont été réprimés. Le département de Totonicapan est par ailleurs voisin de celui de Solola, dans l'Ouest du pays.
    Concernant les quekchies, deux personnes différentes m'ont confirmé leur présence autour du lac avant ma rédaction. Je ne suis pas en mesure présentement de confirmer ou d'infirmer vos dires.
    Pour la culture des oignons, cet aspect de l'agriculture m'a été expliqué par Mme Breton en entrevue, qui a d'ailleurs lu ce texte une fois publié sans me faire mention d'une erreur en ce sens.