«Matricule 728» - Trois citoyens encore sous le choc

Rudy Occhietti et Serge Lavoie, qui affirment avoir mis du temps avant de dénoncer l’agente Stéfanie Trudeau : à la suite de leur arrestation et la confiscation de leur matériel, le SPVM avait toutes les cartes en main pour retirer la policière de la circulation, pensaient-ils. Simon Pagé n’a pas voulu être photographié.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Rudy Occhietti et Serge Lavoie, qui affirment avoir mis du temps avant de dénoncer l’agente Stéfanie Trudeau : à la suite de leur arrestation et la confiscation de leur matériel, le SPVM avait toutes les cartes en main pour retirer la policière de la circulation, pensaient-ils. Simon Pagé n’a pas voulu être photographié.

Les trois hommes encaissent encore le choc de leur arrestation brutale par Mme Trudeau, le 2 octobre dernier dans le Plateau. « C’est comme si on avait été violé. Et c’est nous autres les coupables », confie Rudy Occhietti, 46ans, rencontré dans le repaire officiel des « gratteux de guitare », rue Papineau.

Deux des trois artistes se sont rendus au centre opérationnel nord du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) pour leur identification formelle et la prise d’empreintes digitales, vendredi en fin de journée. Jusqu’à preuve du contraire, Occhietti, Lavoie et Pagé sont passibles d’accusations d’entrave et de voies de faits sur Stéfanie Trudeau. Des accusations supplémentaires d’intimidation planent aussi sur Serge Lavoie et Simon Pagé, sous prétexte qu’ils auraient insulté la policière.

L’enquête disciplinaire sur Stéfanie Trudeau prend aussi une nouvelle tournure, et elle sera élargie sur ses 18 ans de carrière. Des citoyens qui n’avaient jamais porté plainte sortent de l’ombre pour faire part de leurs démêlés avec la policière, qui n’en était pas à ses premiers écarts de langage et soubresauts d’agressivité. « On ne sait pas combien de fois elle a agi de cette façon et on est pris avec ça, dit une source au sein du SPVM. Les gens ont beaucoup de difficultés à aller en déontologie parce que c’est trop compliqué. »

 

À bout de nerfs

Serge Lavoie est « à bout de nerfs ». « On est fatigué. Ça fait une semaine qu’on fait ça », lance le musicien de 49 ans. Son père, un retraité de la police de Montréal après 29ans de service, est venu le réconforter. « Depuis que j’ai vu ça, ça ne me tente plus de dire que j’ai été dans la police », affirme Marcel Lavoie.

Des trois rescapés, Simon Pagé semble le plus affecté. Il est resté dans la pénombre à naviguer sur les réseaux sociaux pendant la majeure partie de l’entretien. Il a constaté avec chagrin et désarroi la déferle numérique de hargne et de mépris à l’égard de Stéfanie Trudeau. « Matricule 728 » fait maintenant l’objet d’une surveillance policière et elle bénéficie d’un soutien psychologique, résultat de la propagation virale des images accablantes de sa deuxième intervention bâclée en moins de six mois. Un professeur de Terrebonne a publié son adresse et un groupe Facebook s’est constitué pour réclamer son assassinat. Le SPVM enquête sur ces deux incidents.

« J’aurais le goût de la serrer dans mes bras maintenant, cette fille-là. Elle va devenir la plus grande victime dans notre dossier », lance Simon Pagé dans un cri du coeur.

Syndrome de Stockholm ? Les trois comparses traitent seulement Mme Trudeau comme ils auraient voulu être traités : avec respect.

 

Abus en série

Rudy Occhietti et Serge Lavoie ont mis du temps avant de dénoncer publiquement Stéfanie Trudeau.

À la suite de leur arrestation et la confiscation de leur matériel, le SPVM avait toutes les cartes en main pour retirer la policière de la circulation, pensaient-ils naïvement. Dans les jours suivants, ils l’ont vu en patrouille dans les rues du Plateau. « On a fait dans nos culottes. On avait peur de sortir, on ne savait plus quoi faire », avoue M.Occhietti.

La pression des amis et le poids des images qu’ils détenaient leur ont procuré un surplus de courage. « J’ai l’impression qu’on a fait notre devoir. On veut que la police et les citoyens se rendent compte qu’il y a d’autres façons de policer notre quotidien », enchaîne-t-il.

Le film des événements rejoue dans sa tête pendant qu’il s’exprime. Tel un accidenté de la route qui n’arrive plus à se souvenir s’il a fait un ou dix tonneaux avant de se réveiller à l’hôpital, Rudy Occhietti recompose la scène dans son théâtre intérieur.

Entre le moment où l’agente Trudeau l’accoste parce qu’il a une bière à la main au pied de son local de pratique et celui où elle le plaque au sol pour lui passer les menottes, il s’écoule « cinq ou dix secondes », estime-t-il. « Et elle a eu le temps de me demander mon permis de conduire, mes papiers d’assurance, de me dire que je refusais de m’identifier et que je résistais à mon arrestation. Elle m’a garroché des questions par la tête tout en commençant à me malmener », dit-il.

Il n’y a aucune image de ces premières secondes déterminantes pour la suite de l’intervention. Mais l’avocat des trois artistes, Denis Poitras, en a assez vu et entendu pour tirer ses propres conclusions. Stéfanie Trudeau « a fabriqué de fausses accusations, ce qui est un méfait, un acte criminel ». « Il y a assez d’abus dans ce dossier comme ça. Pas besoin de refaire d’autres abus en les accusant », lance-t-il.

 

L’oubliée

La rapidité avec laquelle la conversation dégénère en confrontation est l’un des multiples points de contention dans cette affaire.

À la lumière des images filmées par un quidam (voir vidéo plus bas), de sérieuses interrogations pèsent aussi sur l’arrestation de Karen Molina.


Mme Molina marchait dans la rue Papineau au moment de l’arrestation de Serge Lavoie. Alertée par les cris et le comportement rageur de Stéfanie Trudeau, elle s’est mise à la filmer, pendant qu’un certain Kyle la filmait. On entend clairement la policière lui dire : « Madame, vous vous en allez maintenant » et « Dégage ! ».

Jamais Mme Molina ne s’approche à moins de trois mètres de la policière. Outrée par la scène, elle passe à l’action. « Je vais appeler la police. Elle n’a pas le droit de faire ça », dit-elle. Son sens du devoir civique lui vaut maintenant une accusation d’entrave.

Francis Dupuis-Déri n’exige rien de moins qu’un arrêt des procédures contre les quatre civils. Selon le professeur en sciences politiques de l’UQAM, cette affaire prouve la nécessité d’une enquête publique sur la conduite des policiers durant le conflit étudiant. Des indices laissent croire que « l’agente 728 agit dans un environnement au mieux indifférent, au pire complice face à ses préjugés et sa manière d’intervenir », écrit-il.

« Qu’elle ait pu s’exprimer ainsi devant ses collègues et sur les ondes radio du SPVM révèle qu’il ne s’agit pas d’un cas isolé et que sespropos en apparence inacceptables sont, en fait, acceptés par ses collègues. Il s’agit d’un problème collectif au sein de la police. »



***

Démission demandée

Quelques dizaines de personnes réclamant la démission de la policière Stéfanie Trudeau ont manifesté, vendredi soir.

Estimant que le comportement de la désormais célèbre « matricule 728 » est symptomatique d’un problème réel au sein des forces de l’ordre, les manifestants disaient dénoncer la brutalité policière dans son ensemble.

Après un départ de la place Émilie-Gamelin, la marche s’est arrêtée brièvement devant le quartier général du SPVM avant de se poursuivre, pacifique.

La protestation se déroulait sans anicroche au moment de mettre sous presse.

34 commentaires
  • Alain Hebert - Inscrit 13 octobre 2012 02 h 45

    protéger et servir

    Telle devrait être la devise de tout corps de police. Les policiers municipaux sont payés avec nos taxes et devraient se sentir redevable de ceux qui les paient. De plus en plus, et ce n'est pas un secret, les policiers de Montréal sont devenus des "percepteurs de taxes" et arnaquent les honnètes citoyent pour le compte de l'administration municipale.

    Récemment, j'ai reçu une contravention salée car un groupe de policiers s'étaient placé à une intersection où la signalisation avait été effacée. Le lendemain, la signalisation avait été reetablie et, depuis, plus aucune présence policière à cet endroit. Heureusement, j'ai des photos pour prouver mes dires.

    • Mathieu Bouchard - Inscrit 13 octobre 2012 19 h 34

      Pouvez-vous donner nous plus de détails à propos du piège à contraventions ?

    • Alain Hebert - Inscrit 14 octobre 2012 01 h 19

      @Mathieu Bouchard
      Dans le sud-ouest de Montréal, les lignes d'arrêt aux feux rouges sont quelque-fois en retrait poir permettre aux semi-remorques de tourner. Dans ce cas, une signalisation peinte sur la chaussée indique clairement les zones d'arrêt interdites. Lors de mon premier passage, les lignes étaient effacées et j'ai commis la présumée infraction en my arrêtant. Sur la seconde photo, prise un peu plus tard, les lignes ont été repeintes, mais plus d'opérations policières depuis.

  • Clément Campeau - Abonné 13 octobre 2012 04 h 23



    Il n’est pas étonnant qu’un(e) membre du SPVM se soit une fois de plus fait prendre en flagrant délit de: brutalité gratuite, language excessif et indigne d’un fonctionnaire en devoir, absence de jugement crasse, grossièreté, menaces, abus de pouvoir et j’en passe.
    Nos moyens de communication permettent en effet parfois de documenter des comportements fort répandus au sein du SPVM et d’autres corps policiers au Québec.

    Là ou le bât blesse est que ces gestes et attitudes très répandus ne sont condamnées que du bout des lèvres par les autorités policières et que rarement le policiers auteurs de ces graves délit ne subissent des conséquences de leurs gestes et attitudes rébarbatifs.

    Le cynisme et la méfiance des citoyens semble avoir atteint le même niveau que celui exprimé envers certains éléments de la classe politicienne

  • Serge Grenier - Inscrit 13 octobre 2012 09 h 44

    Vous trouvez pas ça bizarre ?

    Pendant que les policiers de la SPVM s'attaquent aux simples citoyens, l'UPAC continue de protéger les véritables criminels.

    • François Dugal - Inscrit 14 octobre 2012 07 h 59

      Monsieur Grenier, vous venez de comprendre comment notre société fonctionne.
      La justice appartient aux riches, ne l'oubliez jamais.

  • Jean-Pierre - Inscrit 13 octobre 2012 10 h 48

    Chef de police! sauver, la jeune fille naïve.

    Si au moins, l'autre, l'autre le novice qui le pouvait, serait pour le moins demeurer neutre, elle, elle aurait eu la chance de comprendre que même un novice savait que cette escalade de violence était dégradante pour lui et ses semblables ( le genre humain).

    Heureusement sur la rue , il y avait une jeune femme, toute naïve, toute pleine de nos espoirs, témoin visuelle de ce drame, qui disait à un autre passant, je vais appeler la police.

    Nous sommes à deux doigts de détruire cette naïveté.

  • Danielle Dubuc - Inscrite 13 octobre 2012 10 h 54

    La mise à pied...

    Il n'y a pas de demie mesure acceptable dans un tel cas...pas de congé avec solde surtout, et pas d'affectation à un poste administratif. De tels comportements doivent avoir des conséquences finales, ce n'est que comme ça qu'on va enrayer les comportements abusifs chez de trop nombreux policiers. ...la tentation est trop grande et la moralité trop faible comme dans le reste de la société.

    • Daniel Bérubé - Abonné 14 octobre 2012 14 h 18

      Parfaitement d'accord, quand vous dites: "pas de congé avec solde surtout, et pas d'affectation à un poste administratif."

      Car, admis à un autre poste administratif, elle aurait le même point de vu concernant l'honnêteté et l'éthique: il pourrait être un peu facile pour elle de "modifier" certains papiers, certains documents voir certains rapports pour faire plus pencher la balance d'un côté, souvent du côté opposé au citoyen...

      Je trouve que de tel actes sont les premiers pas vers ce que l'on appelle un état policiers, et où les policiers représentent plus un parti politique, qu'un groupe de responsables veillant à la sécurité et l'ordre au sein de la population...