Les vieux murs perdent la mémoire - Une histoire de Montréal s’efface lentement des briques de la ville

Des publicités peintes sur des murs de Montréal à une époque révolue et qui disparaissent lentement. Sur la photo : rue Saint-Jacques, à l’angle de McGill.
Photo: François Pesant - Le Devoir Des publicités peintes sur des murs de Montréal à une époque révolue et qui disparaissent lentement. Sur la photo : rue Saint-Jacques, à l’angle de McGill.

C’est en regardant l’immense publicité murale du Palace Hotel, dans le Plateau Mont-Royal où elle a grandi, que Réjane Bougé a compris le sens du mot « champlure », que sa famille utilisait à la maison. « Chantepleure dans chaque chambre, running water in every room », pouvait-on lire à même le mur de briques.

« Avant de lire l’inscription au dos du Palace Hotel, je ne savais pas que ce mot dérivait de “chantepleure” qu’il n’en était qu’une contraction. Jamais je n’aurais pu penser que cet endroit mal famé par excellence, sis à l’est du Plateau Mont-Royal, puisse me donner une leçon de français ! », écrit Réjane Bougé dans le livre Sur les murs d’un Montréal qui s’efface, qui vient de paraître aux éditions Fides, avec des photos de Michel Niquette.


En parallèle aux images de ces grandes publicités murales qui s’écaillent doucement sur les murs de la ville, l’auteure retrace son enfance de fille d’épicier du Plateau Mont-Royal, à une époque où les conserves se vendaient à trois pour 25 sous et où les publicités de tabac étaient permises partout.


C’est d’ailleurs, ironiquement, lorsqu’un incendie a dévoilé une grande publicité murale de tabac Old Chum, rue Masson, en 2008, que l’idée vient à Réjane Bougé d’écrire ce livre sur cette histoire de Montréal qui s’efface peu à peu. Le Palace Hotel était précisément situé à deux pas des « Épiceries Québec Groceries », à l’angle de Mont-Royal et Messier, que ses parents avaient rachetées à des commerçants juifs, et qu’on peut contempler sur une photo sépia. « Qualifier quelqu’un d’épicier, le Robert historique le précise, c’est dire de lui que ses idées ne se haussent pas au-dessus du commerce », écrit-elle d’entrée de jeu. C’est pourtant à travers le patrimoine matériel que s’anime notre mémoire des jours passés. Et quoi de plus familier que les produits distribués dans une épicerie de quartier ? Dans son livre, Réjane Bougé évoque, par exemple, les billets verts de un dollar et ceux, orangés, de deux dollars, qui ont depuis disparu de la circulation et qu’elle classait autrefois avec sa mère. Ou encore le cirage à chaussures, aujourd’hui évacué de nos moeurs, qui permettait de redonner un semblant de vie à des chaussures autrement éculées. L’époque de la publicité de tabac Old Chum, c’est aussi celle où « tout le monde fumait, dans les années soixante, et où les enfants grandissaient au milieu d’épaisses volutes bleutées ».


Anachroniques, ces publicités murales témoignent également d’un rapport au temps complètement différent de celui d’aujourd’hui. Croyait-on vraiment, lorsqu’on a peint cette publicité de 1962 d’« entrecôte/rib steak, tout inclus/all trimmings, pour $1,90 », que le prix du boeuf traverserait les décennies sans broncher ?


Toutes ces réclames, qu’elles annoncent des assurances vie, des pianos, ou du Coca-Cola, témoignaient d’un féroce besoin d’améliorer son sort.


« Les publicités murales de ce livre nous renvoient, comme société, à une époque où tout semblait possible pour ceux qui trimaient fort : les gens s’achetaient un mieux-être qui, j’aime à le croire, n’était pas simplement synonyme d’une course effrénée à la consommation, on comblait alors des besoins qui avaient été tellement réprimés », écrit Réjane Bougé. Selon elle, le pouvoir d’achat de la classe moyenne s’effrite désormais peu à peu comme la peinture de ces publicités de jadis.


Avant d’écrire ce livre, Réjane Bougé avait eu d’abord l’idée d’écrire un documentaire sur l’histoire de l’avenue du Mont-Royal, dans lequel elle aurait présenté des commerces qui y ont pignon sur rue depuis des générations. L’épicerie de ses parents a été depuis transformée en lavoir. Mais les fruiteries Valmont, seul endroit à l’époque où l’on trouvait des fruits et légumes frais, le magasin de souliers Tony Pappas, la bijouterie J. Omer Roy ou TyCoq BBQ en ont long à dire sur les transformations qu’a vécues le quartier. Aujourd’hui, Réjane Bougé vit dans Hochelaga-Maisonneuve. C’est le quartier où a grandi sa mère, dans une grande pauvreté, un quartier où l’épicière ne serait retournée pour rien au monde. Un quartier qui vit aussi un nouvel embourgeoisement. « Les restaurants chics y côtoient les patateries », raconte-t-elle, en se demandant jusqu’où ces changements peuvent aller.

2 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 9 octobre 2012 10 h 43

    Pendant ce temps...

    En europe, notamment en France d'où je viens tout juste de revenir, pas un village qui de diverses manières n'affiche pas sa mémoire collective, par une place, une plaque un mausolée rappelant l'histoire et les faits du passé des fils et filles du pays.

    Peut-être que le Québec qui continue d'avoir honte d'être ce qu'il est, aime mieux oblitérer sa navrante histoire...

  • Louis-Philippe Tessier - Abonné 9 octobre 2012 12 h 45

    Réponse à M. Théberge

    Peut être que vous ne prenez plus le temps de les voirs, les plaques, les places ou les mausoée. On a pas la même vision en voyage que chez sois.