Au milieu de la dèche: la beauté

Méfiante et agressive lors de ses premières rencontres avec les médiateurs d’Exeko, Timmiaq les accueille maintenant avec bonheur. « Cela m’aide beaucoup de dessiner », dit-elle.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Méfiante et agressive lors de ses premières rencontres avec les médiateurs d’Exeko, Timmiaq les accueille maintenant avec bonheur. « Cela m’aide beaucoup de dessiner », dit-elle.

Ils traquent des perles au milieu de la déchéance, la beauté au fin fond de la dèche. À leur passage les langues se délient. Les esprits, même les plus troublés, s’animent, les intelligences s’éveillent. Depuis quatre mois, la caravane d’Exeko, qui distribue des livres, des cahiers et des crayons aux itinérants de Montréal, et plus particulièrement aux itinérants autochtones, sillonne les rues de Montréal, pour faire jaillir la participation culturelle de ces exclus de la société. Avec des résultats franchement étonnants.

Quand elle a rencontré les médiateurs d’Exeko pour la première fois, Timmiaq, une Inuite qui fréquente un parc non loin du métro Atwater, les a envoyés promener.


« Elle était violente », se souvient Alexandra Pronovost, l’une des médiatrices d’Exeko. Cette semaine, Timmiaq se précipitait plutôt vers les médiateurs pour leur montrer les dessins colorés qu’elle a tracés dans le cahier, constellé de coeurs et de messages d’amour : Love is life, life is love. « Cela m’aide beaucoup de dessiner », dit-elle ensuite en posant fièrement à côté de son oeuvre. « Peux-tu le garder ? », demande-t-elle à Alexandra en tendant son cahier comme un bien précieux. « J’en avais deux mais je me suis fait voler l’autre. » Dans le parc, Timmiaq est entourée de deux de ses nièces, dont la plus jeune a huit ans. La mère est assise quelque part plus loin, près d’une table où trônent des bouteilles de bière, à côté d’un sac de couchage étendu par terre. La petite fille se précipite sur les craies que lui tend Dorothée de Collasson, responsable du projet de la caravane. Ravie, elle écrit son nom sur le trottoir. La famille vient de Kangiqsujuaq, près de Salluit, au nord du nord du Québec, raconte une jeune Inuite qui se tient aussi dans le parc. « Je ne vis pas ici », dit Timmiaq. En fait, plusieurs autochtones qui peuplent le parc Cabot, près du métro Atwater, logent dans le YMCA voisin. Certains ont accompagné des Inuits venus à Montréal pour recevoir des soins médicaux et ont choisi d’y rester, même dans l’indigence complète. Selon Madeleine Bérard, du centre jeunesse Batshaw, les enfants inuits en situation de presque itinérance se multiplient à Montréal. Ultimement, ils viennent grandir la cohorte des enfants autochtones placés dans des familles d’accueil, loin de leur culture d’origine, les familles d’accueil autochtones étant trop peu nombreuses pour les prendre en charge.


« Ils grandissent loin de leur culture. Et ça ne fait pas des enfants très heureux », reconnaît Madeleine Bérard.


Un peu plus loin, Anna, une jeune femme inuite très intoxiquée, s’approche en titubant de la caravane d’Exeko. Alexandra, qui suit des cours d’inuktitut, lui demande d’écrire quelque chose dans sa langue. Sortant de la brume, la jeune femme commence à écrire une longue prière en inuktitut, qui se termine par « Merci Dieu ». Elle sourit. Moment de grâce. Le temps d’un instant, on ne voit plus sa misère.


« C’est de la médiation inversée, raconte Nadia. Ce sont eux qui nous enseignent quelque chose. »

 

Une vocation pas toujours comprise


La caravane d’Exeko ne s’adresse pas qu’aux itinérants autochtones. Coin Sainte-Catherine et University, Elye, une habituée de la caravane, mendie à côté de son chien Kessie. Son sac à dos est rempli de livres. À l’arrivée de la caravane, elle se lève péniblement. Traverse la rue, le regard vide. Une fois dans la caravane, elle consulte les caisses de livres avec un plaisir avide. Remet celui qu’elle a lu cette semaine après y avoir inscrit une note pour le prochain lecteur. En prend deux autres : Sac d’os de Stephen King et Les chevaliers d’émeraude, d’Anne Robillard. « Les autres, ils nous donnent plutôt de la nourriture ou des vêtements, dit-elle. Vous, vous êtes créatifs, c’est intéressant. » Mais tous ne comprennent pas aussi bien la vocation de la caravane.


Elye emprunte aussi une lanterne, parce que dans le parc où elle dort, il n’y a pas de lumière pour lire. Puis, un policier lui demande de circuler.


« Qu’est ce que vous faites ? », demande le policier à Nadia Duguay. « On lui prête des livres », répond-elle. « C’est tout ? Vous ne faites rien pour l’aider ? », insiste-t-il.


Le policier devient menaçant. Elye propose d’aller s’asseoir dans les escaliers de l’église voisine. « Le curé m’a dit que c’était correct », dit-elle. « L’église, c’est privé. Mais la minute où tu touches le trottoir, tu dois circuler », répond le policier, menaçant.


Cela fait près de six mois qu’Elye est dans la rue. « Avant, j’habitais avec mon ex », dit-elle. Demain, elle aura son chèque, explique-t-elle, et se promet de chercher un appartement. Elle vient tout juste d’avoir 24ans.


La tournée de la caravane d’Exeko se termine ce soir-là à Projets autochtones du Québec, un refuge spécifiquement destiné aux itinérants autochtones de Montréal. C’est là que l’équipe d’Exeko a recruté un itinérant autochtone, un Atikamekw originaire de La Tuque qui siège, aux côtés d’intellectuels comme les universitaires Normand Baillargeon et Serge Robert, à un groupe de recherche évaluant l’impact des activités de la caravane sur l’intégration sociale. C’est son premier travail depuis des années. « J’essaie d’embarquer », dit-il, réclamant de conserver l’anonymat.


Et la caravane n’est pas à court de projets. Elle cherche un espace citoyen où diffuser les dessins de Timmiaq, les prières d’Anna, ou les critiques de livres d’Elye. Et elle compte bientôt offrir à bord des services complets d’optométrie. « Il y a des gens qui nous ont dit qu’ils ne pouvaient pas lire parce qu’ils n’avaient pas de lunettes. Le lendemain, on trimballait un stock complet de lunettes de lecture », raconte Nadia. Elle souhaite aussi récolter des fleurs, de ces fleurs utilisées lors de mariages ou de funérailles, par exemple, que l’on jette après la cérémonie. « Ces fleurs-là ne servent qu’une journée, on pourrait les réutiliser », dit-elle.


On ne trouve jamais trop de beauté au milieu de la misère.

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Ce texte a été modifié après publication

4 commentaires
  • Véronique Proulx - Inscrite 6 octobre 2012 20 h 45

    Wow!

    Quel superbe projet! Souvent, on voit les itinérants comme des victimes, des incapables ou presque comme des objets qui se fondent dans le paysage des parcs ou d'un centre-ville. Cette initiative nous permet de se rappeler qu'ils sont bel et bien humains, avec de la créativité, de la curiosité et un envie d'apprendre ainsi que de partager.

    Bravo au Devoir d'avoir offert un peu de visibilité à cette caravane!

  • Jean Faullem - Inscrit 7 octobre 2012 07 h 42

    Diffusion

    Les longs murs nus des salles d'attente et des corridors de nos hôpitaux ne pourraient-ils pas s'embellir de certaines de ces oeuvres? De plus, c'est le plus souvent une épreuve qui nous fait traîner dans ces lieux: contempler les oeuvres d'autres humains vulnérables pourrait peut-être jeter des ponts au delà de la honte et de l'isolement trop souvent cachés sous les jaquettes bleues.

  • France Marcotte - Inscrite 7 octobre 2012 18 h 41

    Problèmes révoltants, baume dérisoire

    «Selon Madeleine Bérard, du centre jeunesse Batshaw, les enfants inuits en situation de presque itinérance se multiplient à Montréal. Ultimement, ils viennent grandir la cohorte des enfants autochtones placés dans des familles d’accueil, loin de leur culture d’origine, les familles d’accueil autochtones étant trop peu nombreuses pour les prendre en charge.« Ils grandissent loin de leur culture. Et ça ne fait pas des enfants très heureux ».»

    Tout ça ici à Montréal.

    Que se passe-t-il là-haut au nord du nord pour que la misère déboule jusque dans les rues de Montréal?

    Advenant même que les dessins le disent clairement, qui aurait la possibilité de remonter à la source de ce mal intolérable?

    • Sylvain Auclair - Abonné 8 octobre 2012 11 h 15

      J'imagine qu'un des problèmes, c'est qu'on ne peut pas offrir tous les services, entre autres médicaux, dans un village de quelques centaines de personnes.

      Par ailleurs, comme partout dans le monde, certains d'entre eux viennent s'essayer en ville.