Souvenirs d’une bataille inutile

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	Des 30 chars utilisés pour le raid, 27 atteignirent le rivage, mais aucun ne put se rendre à la ville. </div>
Photo: Archives Le Devoir
Des 30 chars utilisés pour le raid, 27 atteignirent le rivage, mais aucun ne put se rendre à la ville. 

Ce dimanche 19 août marque le 70e anniversaire du raid meurtrier mené par les Alliés, dont une forte majorité de Canadiens, sur la ville française de Dieppe. L’opération, première tentative de débarquement sur le continent européen durant la Seconde Guerre mondiale, a coûté la vie à près de 2000 soldats, dont 907 venus du Canada.

Au matin du 19 août 1942, alors que les péniches de débarquement se dirigent vers les plages de Dieppe, la vaste majorité des hommes qu’elles contiennent s’apprêtent à vivre leur baptême du feu face à des troupes allemandes bien installées et lourdement armées. Et dans bien des cas, les soldats canadiens et britanniques vivent leurs dernières heures.

L’opération Jubilee, nom de code donné au raid, réunit 6000 hommes, dont près de 5000 Canadiens. Ils doivent en théorie frapper rapidement, en attaquant d’abord par les flancs de la zone de débarquement. Là, des commandos doivent détruire les batteries côtières qui défendent la plage, de façon à permettre aux soldats de débarquer. Ensuite, ceux-ci doivent prendre le contrôle du port très bien défendu de Dieppe, avant de le détruire, ainsi que d’une station radar et des voies de chemin de fer. Une fois l’opération complétée, tous doivent reprendre la mer pour rentrer en Angleterre.

Les chances de réussite

Sur papier, le projet, bien que reposant sur un plan complexe exigeant une coordination parfaite, semble réaliste. Après tout, les Britanniques ont réussi quelques mois plus tôt un raid sur Saint-Nazaire. Mais cette fois-ci, les troupes sont 10 fois plus nombreuses. Qui plus est, une première tentative lancée en juillet a finalement avorté, en raison du mauvais temps. Entre-temps, l’amiral britannique lord Louis Mountbatten, responsable des opérations, a décidé d’apporter quelques modifications importantes. D’abord, il abandonne l’idée d’employer des parachutistes pour neutraliser les canons allemands. Ensuite, il réduit l’appui de feu qui aurait permis de venir en aide aux commandos. Qui plus est, on laisse tomber les bombardements préalables sur les positions ennemies.

Autant d’éléments qui ont considérablement réduit les chances de réussite du raid, selon Béatrice Richard, professeure au Collège militaire royal de Saint-Jean. Pire, ajoute-t-elle, « l’effet de surprise » sur lequel comptait le haut commandement a été anéanti rapidement. D’abord, en pleine nuit, au large des côtes françaises, les navires ont croisé un convoi allemand. Ensuite, les attaques sur les flancs, qui ont en partie échoué, ont permis aux défenseurs de Dieppe d’être prêts pour abattre les soldats qui débarquaient sur les plages. En raison des retards, ces derniers ont accosté au lever du jour. Ils étaient donc des cibles idéales.

En fait, explique Mme Richard, les Alliés souffraient d’un manque flagrant d’expérience de ce type d’attaque. « On avait peu d’expérience des opérations amphibies, et encore moins d’expérience des opérations combinées. Il fallait coordonner la marine, l’infanterie, l’aviation et plusieurs autres unités, le tout en attaquant un port très bien défendu, et entouré de falaises. »

Résultat ? Des 4963 Canadiens engagés dans les opérations, seuls 2210, dont plusieurs blessés, reviennent en Angleterre à la fin des quelques heures que dure le raid. Pas moins de 907 sont tués, et 1946 faits prisonniers. Certains régiments perdent 90 % de leurs effectifs et les prisonniers devront attendre jusqu’à la fin de la guerre avant d’être libérés. Les Britanniques comptent plus de 800 pertes (incluant les tués, les blessés, les disparus et les prisonniers).

La propagande

Devant une telle hécatombe, la propagande tente rapidement de faire valoir que l’attaque sur Dieppe a permis de tirer de précieuses leçons qui pourront être utiles ultérieurement. « C’est une histoire qui a été construite pour justifier le désastre, souligne Béatrice Richard, auteure du livre La mémoire de Dieppe, radioscopie d’un mythe. Lorsqu’on lit les journaux de l’époque au Québec ou au Canada, on constate que c’est cette histoire qui ressort dès les premiers jours. Et dès le 19 août, dans les communiqués de presse publiés après le raid, on explique que les Canadiens ont pris d’assaut les côtes françaises et qu’il y a eu des pertes, mais on explique aussi qu’on a appris beaucoup de choses de cette expérience. On voit que ce discours est repris dans tous les journaux, qui s’alimentent tous aux mêmes sources. » Certains estiment d’ailleurs que le succès du débarquement en Normandie du 6 juin 1944 est dû notamment aux leçons tirées de Dieppe.

Mais au-delà du « test » de Dieppe, Mme Richard constate que l’attaque a été motivée en bonne partie par des impératifs de relations publiques. « À l’époque, l’attaque de Dieppe a été exploitée par la propagande des Alliés pour démontrer qu’on pouvait attaquer la forteresse européenne. Mais je crois, et plusieurs historiens sont de cet avis, qu’on voulait surtout montrer aux populations qu’on commençait à reprendre l’initiative de la guerre. » Il est vrai qu’à ce moment de la guerre, les pays alliés n’ont fait que reculer sur tous les fronts depuis 1939. Il était alors loin d’être acquis que les Allemands puissent perdre la guerre. On manque cruellement de bonnes nouvelles.

Mais avec le recul, et malgré les commémorations prévues cette fin de semaine — auxquelles doit participer le ministre conservateur des Anciens Combattants, Steven Blaney —, Béatrice Richard est convaincue que l’attaque a été menée en vain. « La majorité des historiens qui ont étudié le cas de Dieppe estiment que ce raid n’a servi à rien d’autre qu’à sacrifier inutilement des hommes. »

21 commentaires
  • Louis Bélanger - Abonné 18 août 2012 07 h 32

    Nunquam Retrorsum

    Rappelons-nous des 28 officiers et 516 hommes tués dans les rangs des Fusiliers Mont-Royal en ce sanglant 19 août 1942! Sans oublier ceux qui furent fait prisonniers et passèrent presque trois ans dans les camps allemands.

    En leur honneur, le nom de Dieppe est fièrement brodé dans les plis du drapeau régimentaire.

    Nunquam Retrorsum

  • Catherine Paquet - Abonnée 18 août 2012 08 h 03

    "...l'attaque a été menée en vain..."

    Quelle curieuse façon de s'exprimer, pour une historienne. Comme si toutes les attaques devaient être victorieuses.
    Et si le débarquement de juin '44 avait échoué, aurait-il été vain également? L'historienne pourrait-elle nous dire ce qu'il faut faire pour vaincre un ennemi comme Hitler...
    Cette guerre n'était pas gagnée d'avance. Les risques de la perdre étaient aussi grands que les chances de la gagner.
    Comme exemples de batailles livrées en vain, on pourrait prendre celles de Napoléon qui a attaqué tout ce qui bougeait autour de lui et qui a perdu de façon humiliante, laissant son pays affaibli et isolé.

    • Pierre Rousseau - Abonné 18 août 2012 11 h 14

      Toute attaque a un but, en général défaire l'ennemi, et si elle échoue, elle aura été menée en vain car elle ne donne pas le résultat escompté. Quant à Napoléon, au contraire, la plupart des attaques de la Grande armée ont été couronnées de succès et ont été loin d'avoir été menées en vain. Pour ce qui est de la bataille de Waterloo, peut-on parler d'une attaque de la Grande armée? Ou d'une attaque des « Alliés »? Dans ce dernier cas, l'attaque aura été couronnée de succès alors que dans le premier cas, elle aura été en vain, un échec.

    • France Marcotte - Inscrite 18 août 2012 11 h 59

      Madame Richard explique très bien et avec toutes les nuances requises pourquoi on considère que cette attaque a été menée en vain.
      Reste qu'il faut faire l'effort de lire.

    • Christian Fleitz - Inscrit 18 août 2012 12 h 43

      Vous devriez relire les descriptions des batailles engagées par Napoléon. Certes, il y a eu des demi-échecs, mais aussi des victoires éclatantes et ces batailles n'étaient pas générées par une quelconque compulsivité, mais par la poursuite d'un grand projet européen auquel s'opposait farouchement l'Angleterre qui suscitait des alliances anti-napoléoniennes. La défaite de Waterloo est plus la victoire du général prussien Blücher que de Wellington qui, avant l'arrivée prussienne avait décidé de la retraite, donc de la défaite. Bien des hypothèses ont été proposées pour expliquer l'arrivée de Blücher qui, battu la veille, devait être surveillé par une armée française : erreur de jugement du maréchal Grouchy qui commendait celle-ci ou trahison de ce dernier, ont permis au prussiens de rejoindre les troupes anglaises et d'intervenir dans la bataille, Napoléon ne pouvant compter sur l'armée Grouchy.
      Certaines batailles de Napoléon sont toujours enseignées dans les écoles militaires pour la qualité de leur stratégie, la victoire d'Austerlitz étant la plus magistrale. Napoléon a illustré parfaitement l'affirmation « La guerre n'est qu'un prolongement de la politique par d'autres moyens » de Karl von Klausewitz, (in «de la guerre»), théoricien exceptionnel de «l'art» de la guerre.

    • Daniel Bérubé - Abonné 18 août 2012 12 h 52

      Es-ce à dire qu'il faut toujours attaquer, même devant une défaite assurée ?

    • Gilles Théberge - Abonné 18 août 2012 13 h 18

      Oui monsieur Paquet, si le débarquement du 6 juin 1944 avait échoué il aurait été vain.

      Mais l'article de l'hitorienne décrit assez clairement la situation pour qu'on comprenne que les chances de succès dans ce débarquement étaient particulièrement minces.

      Vanitat vanitatum et omnia vanitas, incluant les interprétations que nous tentons d'en faire 70 ans plus tard, nous qui n'y étions pas, ni sur la plage, ni dans la tête des sabreurs envoyant la chair dont ils disposaient, vers les canons d'en face.

  • Christian Fleitz - Inscrit 18 août 2012 08 h 35

    «réalisme» politique...

    Cette tentative de débarquement de Dieppe était dès sa conception prévu comme un échec. Elle a été une action destinée à répondre à la protestation de Staline, l'URSS supportant seule le poids de la guerre, qui demandait la création d'un second front. Cette tentative était d'autant plus considérée comme un épiphénomène pour le Royaume-Uni qu'au dernier moment, l'appui de l'artillerie navale lourde a été supprimée sans préavis. Quand on compare avec la dimension de l'opération «Overlord» avec cet «exercice» de Dieppe, il est clair que les moyens mis en oeuvre pour celui-ci le condamnait à l'échec. Enfin, l'emploi majoritaire de troupes canadiennes et non britanniques tend à démontrer la réserve de l'état-major allié dans cette affaire. De plus, les troupes débarquées ont eu à faire, non pas à des unités allemandes de réserve, mais à des troupes d'élites, dont SS, mis en repos à leur retour du front de l'Est, donc des soldats particulièrement aguerris. Ce débarquement de Dieppe a été de la poudre aux yeux politiques qui s'est traduit par le sacrifice annoncé des trouopes engagées.

  • France Marcotte - Inscrite 18 août 2012 10 h 16

    Sacrifice?

    « La majorité des historiens qui ont étudié le cas de Dieppe estiment que ce raid n’a servi à rien d’autre qu’à sacrifier inutilement des hommes », dit l'historienne.

    Et qui nous expliquera pourquoi certains éprouvent le besoin de sacrifier des êtres humains?

  • Claude Kamps - Inscrit 18 août 2012 14 h 28

    Un essais de débarquement

    avec de la chaire à canon du Québec... J'ose espérer que cela a servi pour mieux cibler le débarquement de 44...

    • Dominic Lafrenière - Inscrit 19 août 2012 22 h 25

      Un peu plus d'une centaine de militaires provenaient du Québec, les 800 autes provenaient du Canada anglais. Il existe encore un mythe voulant que les sacrifiés de Dieppe étaient majoritairement des québécois...