Point chaud - « Les travailleurs font confiance aux syndicats, pas à la ministre »

Allégations d’intimidation sur les chantiers de construction, commission parlementaire houleuse, adoption de la loi 33 abolissant le placement syndical : le tourbillon politique et médiatique des dernières années n’a finalement pas eu d’effet sur l’appui des travailleurs de la construction à la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), qui a augmenté vendredi d’un point de pourcentage son taux de représentation des ouvriers québécute;cois. La FTQ-Construction conserve ainsi son statut de syndicat incontournable dans le monde de la construction au Québec, estime le président de la FTQ Michel Arsenault.

Pour le syndicaliste, l’équation est simple. La FTQ-Construction a dénoncé le projet de loi 33 et a reçu l’appui de nouveaux membres, tandis que la Confédération des syndicats nationaux (CSN-Construction) et la Centrale des syndicats démocratiques (CSD-Construction) ont à la fois appuyé l’initiative gouvernementale et vu quelques points de pourcentage leur glisser entre les doigts. « Les travailleurs font confiance aux syndicats pour les défendre, pas à la ministre du Travail [Lise Thériault], et le vote vient de le démontrer clairement, estime M. Arsenault. Des membres de syndicat, on ne gagne pas ça à la loto. Les travailleurs viennent chez nous parce qu’on leur donne du service, parce qu’on est présents dans toutes les régions du Québec et parce qu’on défend notre monde. »


Entre le 4 et le 25 juin, près de 14 % des 173 000 travailleurs de la construction québécois ont exprimé leur choix d’allégeance syndicale, un pourcentage presque deux fois supérieur à celui du dernier scrutin de 2009. Pour la première fois, le vote s’est tenu par la poste et ne pas voter a été considéré comme une volonté de conserver la même association syndicale.


Selon la nouvelle répartition préliminaire des travailleurs entre les différentes associations syndicales, la FTQ-Construction représente désormais 43,9 % des travailleurs de l’industrie. La seule autre organisation à avoir enregistré des gains est le Syndicat québécois de la construction (SQC), qui a vu son taux de représentation passer de 6,3 à 10,4 %, tandis que le Conseil provincial du Québec des métiers de la construction (International) a connu une baisse de 1,7 point (24,4 %), la CSD-Construction de 1,4 point (12,7 %) et CSN-Construction de 2 points (8,6 %). Ces chiffres seront officialisés le mois prochain, une fois que la période de 30 jours accordée aux travailleurs pour contester par écrit leur choix d’allégeance sera écoulée.


« Avec la presse hostile qu’on a eue, la mauvaise publicité et un gouvernement qui demandait à notre monde de quitter le syndicat, moi, je trouve que c’est extraordinaire qu’on ait pu augmenter notre membership », se réjouit M. Arsenault. Il ne se dit pas surpris des résultats obtenus par son syndicat, lui qui espérait secrètement une hausse de 1 à 10 % du nombre de membres avant le dévoilement des résultats du scrutin par la Commission de la construction du Québec (CCQ).


Pour ce qui est du SQC, une petite organisation syndicale qui a connu la plus forte augmentation du taux de représentation, le président de la FTQ affirme sous toute réserve que les travailleurs qui ont décidé de se joindre à ce syndicat proviennent sans doute de petits chantiers et ont notamment été attirés par des montants de cotisation syndicale moins élevés qu’ailleurs.

 

Contestation et négociations


L’automne s’annonce occupé pour le président de la FTQ, qui compte mener de front plusieurs batailles. D’abord pour contester la loi 33, qui a été adoptée en décembre dernier et qui abolit le placement syndical, mais aussi pour faire sentir la présence du syndicat lors d’une probable campagne électorale.


« Avec la loi 33, Lise Thériault a décidé de détourner les yeux du vrai problème, qui est le financement des partis politiques, tous partis confondus, croit M. Arsenault. Elle a essayé de mettre l’accent sur les travailleurs de la construction et leurs syndicats plutôt que de regarder la bonne cible. »


« Malgré la complicité d’une certaine presse et le fait qu’on a voulu mettre le problème de la construction sur le dos des relations de travail, je pense que le gouvernement et les associations d’employeurs ne pourront pas contourner la FTQ-Construction », assure-t-il, y compris lorsque viendra le temps de renégocier les conventions collectives qui arrivent à échéance le 30 avril 2013.


Selon lui, il est « impensable » de retirer aux syndicats le pouvoir d’effectuer le placement de la main-d’oeuvre sur les grands chantiers de construction et d’espérer un travail de qualité équivalente à celle qu’on observe aujourd’hui, qu’il qualifie d’« excellente ». « Si on applique la loi telle qu’elle est écrite, ça va être un fiasco sur les chantiers de construction au Québec. J’ai honte de cette loi-là. »


Pendant que le Conseil provincial du Québec des métiers de la construction conteste la loi 33 devant la Cour supérieure du Québec, la FTQ a pour sa part déposé une requête devant le Bureau international du travail pour abroger notamment les articles qui concernent le placement de la main-d’oeuvre. Ce qui ne signifie toutefois pas que M. Arsenault ferme la porte à une réforme dans le monde de la construction : il assure qu’il ne cautionnera jamais un syndicat qui exige plus d’employés que nécessaire sur les chantiers, pas plus qu’il ne tolérera « qu’un travailleur d’une autre allégeance syndicale que la FTQ se fasse sortir d’un chantier à grands coups de pieds au derrière ».


Et à cette lutte judiciaire s’ajoutera probablement sous peu la lutte électorale. « Pas besoin de vous dire qu’on va avoir une plateforme électorale et qu’on va demander aux élus de s’engager au sujet des législations dans le monde du travail », assure M. Arsenault, qui compte bien s’inspirer du récent soulèvement étudiant pour poursuivre la lutte. « Quand je regarde ce que les jeunes ont fait ce printemps, je pense que notre jeunesse a décidé que les moyens collectifs donnent plus de résultats que les moyens individuels. »

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