Congrès de l'ACFAS - Le mystérieux duo de l’art et de la folie

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	Peinture ancienne réalisée par un patient et exposée au musée de l’hôpital Sainte-Anne, à Paris. Au Québec, l’art de la folie, ou l’art brut, est encore peu reconnu.</div>
Photo: Agence France-Presse (photo) Joël Saget
Peinture ancienne réalisée par un patient et exposée au musée de l’hôpital Sainte-Anne, à Paris. Au Québec, l’art de la folie, ou l’art brut, est encore peu reconnu.

Elle a écrit durant cinquante ans des lettres enflammées que seuls son médecin et le surintendant de l’hôpital ont lues. Elle y a décrit son urgent besoin de liberté et son immense besoin de reconnaissance, les conditions difficiles dans lesquelles elle vivait à l’hôpital, nourriture déficiente, médication et soins insuffisants, violence qui règne entre les malades et les soignants.

Soeur Jeanne est une religieuse internée à l’hôpital psychiatrique Saint-Jean de Dieu entre 1933 et 1974, soit de 50 à 92 ans. Ses lettres, comme celle de sa semblable, soeur Rose, ont été découvertes récemment par une équipe de chercheurs en littérature de l’UQAM, qui présentait ses travaux hier à un colloque de l’Acfas sur les écrits irréguliers et subversifs. Dans les archives silencieuses de Saint-Jean de Dieu, l’équipe a ainsi fouillé les 15 000 dossiers de l’hôpital, qui ont miraculeusement échappé à deux incendies et aux décrets autorisant les hôpitaux québécois à détruire une bonne partie des archives de leurs patients.


« Ces écrits nous renseignent sur l’époque, à travers les murs de l’institution. C’est aussi une histoire de la folie à travers la marge », dit Michèle Nevert, qui présentait ce projet hier à l’Acfas. Ils portent les traces du délire en même temps que les stigmates de l’internement, relève-t-elle.


Dans les hôpitaux comme en prison, l’art épistolaire est souvent le mode d’expression choisi par les personnes en situation d’enfermement. Et à Saint-Jean-de-Dieu, le surintendant, médecin autorisant les libérations et les congés, est l’autorité suprême à qui il convient de s’adresser. Il devient ainsi le « destinataire idéal » des lettres éperdues de soeur Jeanne. De son vivant, soeur Jeanne ne sera lue par personne d’autre que lui. Mais le travail des chercheurs de l’UQAM permet, étrangement, la réalisation d’une prophétie de la démente : « mes écrits parcourront l’univers ».


Il faut dire que l’art de la folie, ou encore l’art brut, qui lui est connexe, est peu reconnu au Québec, selon Valérie Rousseau, qui a fondé ici la Société des arts indisciplinés, il y a plusieurs années. Cette société, dont les activités sont en veilleuse depuis 2007, regroupe des créateurs comme Richard Greaves, l’« anarchitecte », qui disperse des cabanes aux architectures fantastiques et anarchiques dans une forêt de Beauce, ou encore à Dominique Engel, qui fabrique des « véhicules oniriques et sophistiqués », et qui présente des objets inusités dans un sous-sol de la rue Parthenais.


Mme Rousseau essaie de trouver preneur pour la collection de cette société dans un établissement muséal québécois.


« Au Québec, on a peur de la folie », dit-elle, alors qu’elle présentait une conférence sur l’art brut au même colloque. À titre d’exemple, elle mentionne l’oeuvre de Henry Darger, très connue aux États-Unis, qui n’a jamais été exposée au Québec. Selon la définition de Dubuffet, relayée par Mme Rousseau, l’art brut est le fait de marginaux, qui ont souvent été hospitalisés, et qui poursuivent une démarche esthétique sans jamais avoir suivi de formation formelle.


L’oeuvre de Darger, pourtant colossale, n’a été découverte qu’après la mort de ce dernier, à l’âge de 81 ans. Les interprétations de son oeuvre sont diverses. Ses biographes diront autant de l’homme qu’il avait le profil d’un tueur en série que celui d’un protecteur des enfants. Ce serait un fait divers, le meurtre d’une petite fille de cinq ans, Elsie Paroubek, qui aurait déclenché la rédaction de son oeuvre épique illustrée de 15 000 pages, L’histoire des Vivian Girls, épisode de ce qui est connu sous le nom des Royaumes de l’irréel, de la violente guerre glandéco-angélienne, causée par la révolte des enfants esclaves.


Folie et création forment un tandem souvent fécond, qui répond à des mécanismes intimes et mystérieux. Antoine Ouellette, musicien et musicologue, signait il y a quelques mois le livre Musique autiste, aux éditions Triptyque, qui débutait sur ces mots : « À 47 ans, le 6 novembre 2002, je viens d’apprendre que je suis fou. » Au moment de lui accoler un diagnostic de syndrome d’Asperger, son médecin a pris soin d’ajouter : « Ça ne t’a pas empêché de faire des choses. » Parmi ses nombreuses créations, Antoine Ouellette a composé Joie des grives, une symphonie intégrant les chants de 11 oiseaux du Québec, qui a été présentée, sous la direction de Jean-Marie Zeitouni, au Festival international de Lanaudière. En fait, Antoine Ouellette compose de la musique depuis sa tendre enfance. Ce monde imaginaire, constate-t-il, lui a servi de rempart contre l’intimidation dont il a été victime enfant, jusqu’à lui sauver la vie, dit-il. « Parce que 80 % des autistes sont victimes d’intimidation », signale-t-il.


Aujourd’hui, Antoine Ouellette craint la mise au point du test prénatal qui pourrait bientôt diagnostiquer les enfants autistiques avant leur naissance. On fait déjà ce test pour dépister les foetus trisomiques, dit-il, et 96 % des mères de ces enfants choisissent d’avorter. On peut donc prédire qu’il n’y aura à peu près plus de citoyens trisomiques dans quelques années, conclut-il.