Opérations policières des derniers jours - Procès d'un modèle d'affaires

Robert Lafrenière, commissaire de l’UPAC, cette semaine.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Robert Lafrenière, commissaire de l’UPAC, cette semaine.

Les opérations policières des derniers jours ont mis au banc des accusés des firmes de génie-conseil et certains de leurs dirigeants. Derrière les perquisitions, les arrestations et les accusations, c'est le procès de tout un modèle d'affaires qui a commencé.

Au téléphone, la nervosité de l'homme s'entend. La pression vient de monter d'un cran au sein des grandes firmes de génie-conseil et de leurs nombreuses filiales. «Je ne veux pas mon nom dans le journal, mais c'est vrai qu'on compte les jours avant que Marteau débarque», dit-il au Devoir. On comprend mal que ce qui ne faisait ni chaud ni froid dans la population puisse aujourd'hui soulever tant d'indignation. Après tout, on brasse des affaires comme ça depuis des lustres dans les firmes de génie-conseil, où le réseau d'amitié et le coup de main politique voisinent l'expertise.

La proximité entre une firme et un donneur d'ouvrage est devenue une norme. Le concept du client tend à disparaître. On tisse des liens d'amitié et on amène l'ami au Centre Bell, on lui donne des billets de spectacle, on dîne ensemble, on lui offre une partie de golf, un voyage. Et entre amis, on discute business plus librement...

C'est ce qui s'appelle le développement des affaires. Chaque firme de génie-conseil a ses vice-présidents dont c'est le rôle. Ils sont rarement des ingénieurs. Ils sont souvent issus du monde politique, avec un carnet d'adresses qui constitue leur plus-value et vaut tous les diplômes de Polytechnique.

Pendant qu'on s'inquiète dans ces firmes, du côté de la police on jubile discrètement. Le ton est plus guilleret depuis mardi dernier, alors que l'escouade Marteau, qui est chapeautée par l'Unité permanente anticorruption (UPAC), a procédé à l'arrestation de 15 personnes, dont celles qui auraient orchestré un système de corruption à Mascouche. Parmi celles-ci, on retrouve l'incontournable entrepreneur Tony Accurso, le maire Richard Marcotte et son acolyte en affaires, Normand Trudel, de l'entreprise Transport et Excavation Mascouche. Le stratagème pourrait se résumer à je-t'amène-sur-mon-beau-bateau-et-tu-me-refiles-des-informations-privilégiées-pour-un-beau-projet-que-notre-ami-construira.

Dans cette opération policière nommée avec espièglerie «Gravier» (après tout, le maire aurait reçu gratuitement dix voyages de terre pour sa collaboration), six ingénieurs sont également pointés ainsi que des firmes de génie-conseil: Dessau et sa filiale d'urbanisme Plania, BPR-Triax, Lumex, Gemec-Tecsult ainsi que Leroux Beaudoin Hurens et associés.

La semaine dernière, c'est la Gendarmerie royale du Canada (GRC) qui procédait à une mégaperquisition de trois jours au siège social de SNC-Lavalin à Montréal. Les liens étroits qu'entretenait SNC-Lavalin avec le régime Kadhafi avant la révolution populaire du printemps 2011, et qui lui ont permis de profiter de milliards de dollars en contrats, ne seraient pas étrangers à la frappe de la police fédérale. D'autant plus qu'en mars, la multinationale avait reconnu avoir perdu la trace de 56 millions versés à des intermédiaires pour deux projets. Dans cette foulée, le p.-d.g. Pierre Duhaime, qui avait lui-même autorisé ces paiements, a remis sa démission, empochant au passage une prime de 4,9 millions.

Chez Québec solidaire, on ironisait en début de semaine sur la tentative de SNC-Lavalin de réduire le problème à son secteur international. «Comme si la firme était responsable ici et pas à l'étranger, et que ce n'était pas la même culture d'entreprise. C'est pathétique!», s'est exclamée la présidente du parti, Françoise David. Il y a un an, l'escouade Marteau lançait son filet du côté de Boisbriand en éclaboussant les firmes BPR-Triax et Roche, dont la vice-présidente principale, France Michaud, aurait fait du trafic d'influence auprès de l'ancienne mairesse.

En 2010, Le Devoir révélait l'existence du «club des neuf», c'est-à-dire un groupe de neuf firmes de génie-conseil qui se partageraient les contrats publics, principalement dans la région montréalaise, restreignant ainsi la concurrence. Une enquête a été ouverte à l'escouade Marteau.

Des consultants qui créent les besoins

Malgré la multiplication des dossiers, l'Association des ingénieurs-conseils du Québec (AICQ) se tient coite. Les demandes d'entrevue des médias sont toujours refusées. L'AICQ représente pourtant une quarantaine de firmes de génie-conseil, 90 % de la main-d'oeuvre de ce secteur et, surtout, une manière bien particulière de faire du développement des affaires.

La consultation en génie a gonflé au fur et à mesure que les gouvernements et les administrations municipales désinvestissaient dans leur capacité à réfléchir et donc à définir leurs besoins. À cet égard, le ministère des Transports (MTQ) demeure un exemple probant des effets pervers de la perte d'expertise; le rapport Duchesneau (Unité anticollusion du MTQ) est là pour en témoigner.

Il est difficile d'en mesurer l'impact exact en termes économiques. Chose certaine, la vision stratégique des pouvoirs publics passe maintenant par les consultants de tout acabit, y compris les ingénieurs. Le moindre projet, qu'il soit grand ou petit, sera soumis au regard d'ingénieurs-conseils.

Et cela va plus loin puisqu'un ministère ou une municipalité n'a plus besoin de commander une étude afin de baliser son positionnement. Des firmes de génie-conseil lancent des études dont elles refilent gracieusement les résultats aux décideurs. Lorsque viendra le temps d'attribuer un contrat de services professionnels, la firme deviendra incontournable puisqu'elle aura une connaissance fine des éléments en amont du projet. Une large part du développement des projets d'usine d'épuration d'eau et de traitements des eaux usées, par exemple, a fait l'objet de ce type de démarches.

Mais ces ingénieurs ne sont plus seulement des consultants qui gravitent autour des officines politiques: ils y ont installé leurs pénates. Il suffit de se rappeler le controversé contrat des compteurs d'eau à Montréal, où BPR a mené le dossier au nom de la Ville. Une équipe de la firme avait même élu domicile dans les bureaux de Montréal. Malgré le scandale, le modèle s'est répété. Le Devoir révélait récemment que le même genre de promiscuité existe au sein du MTQ, où 32 ingénieurs travaillent dans les bureaux montréalais. Les firmes concernées sont le Groupe SM, le consortium Roche-Axor (échangeur Dorval), Aecom et BPR (échangeur Turcot) ainsi que CIMA+, Roche et BPR (prolongement de l'autoroute 30).

À deux reprises au cours des dernières années, l'Ordre des ingénieurs (OIQ) a tenté de convaincre le gouvernement de mettre en place un centre d'expertise de génie destiné au monde municipal afin de contrer l'incapacité financière d'avoir un tel service dans les municipalités. Le gouvernement a rejeté l'idée au moment de créer Infrastructure Québec ainsi qu'à l'occasion de l'adoption de modifications législatives (loi 76). La présidente de l'OIQ, Maud Cohen, s'en désole, car «les municipalités sont démunies; elles n'ont pas accès à une expertise indépendante».

Financement politique

Pendant ce temps, les mots «proximité», «contrats», «politique» et «financement» forment un étrange magma. L'émission Enquête de Radio-Canada a recueilli récemment le témoignage d'un ancien vice-président chez Roche, Gilles Cloutier, qui a reconnu avoir distribué des cadeaux aux politiciens, avoir déniché des prête-noms pour financer les caisses électorales des partis provinciaux en plus d'avoir fait de fausses factures pour masquer les contributions illégales de Roche aux partis municipaux.

Dans le dossier de Mascouche, il faut également rappeler que l'entrepreneur Normand Trudel, aujourd'hui accusé notamment de fraude, de complot et d'abus de confiance, a organisé un cocktail de financement du Parti libéral du Québec chez lui. Jean Charest y a même fait une apparition.

Et c'est sans compter les liens étroits entre l'ancienne ministre Nathalie Normandeau et la firme Roche et l'entrepreneur Lino Zambito (accusé dans le scandale de Boisbriand). Lors d'un cocktail de financement pour le PLQ organisé par M. Zambito et Roche, la ministre Normandeau, alors responsable des Affaires municipales, avait annoncé l'octroi d'une subvention de 11 millions que ses propres fonctionnaires refusaient d'accorder pour l'usine d'épuration de Boisbriand. Bien sûr, Roche et Zambito ont mis la main sur les contrats.

«La culture de collusion et de corruption n'a pas été éradiquée», estime Québec solidaire. Il reste maintenant à voir si l'escouade Marteau, mais aussi la commission d'enquête Charbonneau, qui doit commencer ses travaux publics dans quelques semaines, pourra démontrer et démonter un système qui ne se limite surtout pas au monde municipal.
3 commentaires
  • marc.collin - Inscrit 21 avril 2012 06 h 22

    Le québec se réveille

    Enfin le Québec se réveille de toute ces crapules qui n'hésite pas à faudrer à tour de bras.

  • François Dugal - Inscrit 21 avril 2012 08 h 13

    «La norme»

    «La norme», c'est le «bon» patronnage.
    Et cette «bonté» est là pour durer; l'UPAC n'est qu'un nuage de passage.

  • France Marcotte - Abonnée 22 avril 2012 09 h 27

    Faire un dessin au petit génie

    "On comprend mal (dans les firmes de génie-conseil) que ce qui ne faisait ni chaud ni froid dans la population puisse aujourd'hui soulever tant d'indignation. Après tout, on brasse des affaires comme ça depuis des lustres dans les firmes de génie-conseil..."

    On ne comprend pas? On pourrait le dire ainsi: ce qu'on ne sait pas ne fait pas mal. Et le tout était justement de rester discret.
    Maintenant on sait et ça fait mal, et on est très en colère et on veut que justice soit faite.