Point chaud - La mort du cheval de ville?

Les chevaux de ville représentent un patrimoine vivant, rappelle l’auteure Marie Hélène Poitras,  qui était au Salon du livre de Québec pour y présenter son roman Griffintow.<br />
Photo: Source: Renaud Philippe Les chevaux de ville représentent un patrimoine vivant, rappelle l’auteure Marie Hélène Poitras,  qui était au Salon du livre de Québec pour y présenter son roman Griffintow.

Le Horse Palace est vendu. L'écurie du vieil Irlandais Léo Leonard, décrépite, mais incrustée à Griffintown depuis plus de 150 ans, a été cédée à deux promoteurs immobiliers. Ne restent à Montréal pour les chevaux de calèche que deux écuries: Lucky Luc, rue Bassin, et les Écuries de Montréal. Seulement une cinquantaine de chevaux, y compris ceux de la police, martèlent encore le bitume de leurs fers. Est-ce la mort du cheval de ville?

L'auteure Marie Hélène Poitras vient de sortir Griffintown (Alto), son «roman-western». Un propriétaire d'écurie y est assassiné par les mafieux promoteurs de Griffintown 2.0 qui veulent mettre la main sur son lot. «[...Ceux de la ville] ont vite remplacé les pancartes "Attention, calèches. Ralentissez!" par des panneaux sur lesquels on peut lire: "Bientôt: complexe immobilier haut de gamme"», y écrit-elle. Au moment où le roman sort, le maire de l'arrondissement Sud-Ouest, Benoît Dorais, se bat pour demander à la Ville de protéger le Horse Palace, où, sur le paddock, pourrait sinon s'ériger une tour à condos de huit étages.

«Les chevaux de calèche sont en majorité des chevaux de trait, explique l'auteure et ex-écuyère. Ces animaux ont joué un rôle-clé dans le développement urbain d'ici. Ils ont aidé à construire les bâtiments. Ils ont transbahuté le lait et la glace, ils ont sarclé les champs de nos grands-parents.» Les jésuites ont décrit l'arrivée du cheval en Nouvelle-France en 1647. «Je trouve qu'on a la mémoire courte, poursuit Marie Hélène Poitras. Il y a l'écurie, bien sûr, qu'on peut considérer comme du patrimoine bâti, mais j'aime l'idée de voir le cheval comme un vrai patrimoine vivant qui mérite de garder une place en ville.»

C'est cette présence du cheval dans l'histoire que les tours de calèche exploitent. Marie Hélène Poitras a été cochère, au début des années 2000. «En calèche, tu es plus haut que dans une auto, sans toit, tu roules moins vite: tu n'as pas le même point de vue sur les murs et l'architecture», explique celle qui croit que les citadins devraient parfois se payer ce micro-voyage. Marcher au pas donne le temps de voir les détails. «Quand j'étais cochère, j'avais un tour pour les Montréalais, un pour les Américains et un autre pour les Européens. Les Européens se foutent de notre architecture, ils ont mieux, mais ils sont intéressés par les Indiens. Les Américains veulent connaître les dates. Aux Montréalais, je rappelais d'où vient le Je me souviens; je montrais l'endroit exact où Maisonneuve a accosté; je parlais des pendaisons qui ont eu lieu à la place Royale.»

Histoires de cochers

Tous les cochers n'ont pas réputation de rigueur dans leur vision de l'histoire. Marie Hélène Poitras éclate de rire. «Tu choisis ton cocher: veux-tu les dates ou veux-tu voir un bon show? Dédé, qui conduit le même cheval depuis des années, qui ne regarde pas où il va parce qu'il donne toujours le même tour, lui, il donne un spectacle...» Ce spectacle-là, pour l'auteure, cette exagération est typique des cochers. «On parle d'histoires de pêche, mais laisse-moi te dire qu'il y a des histoires de cochers... Ce sont des conteurs. Ils aiment ajouter des couches à la réalité, et tu ne peux savoir ce qui est vrai ou non. On m'a dit qu'à Montréal un cheval avait sauté par-dessus une BMW... Ça fait partie de la légende urbaine. Il se dit aussi qu'à une autre époque, les marchandises illégales qui arrivaient dans le port transitaient par les mains des cochers. Va savoir. Ces légendes sont nourries par plein de monde et font aussi partie de ce patrimoine de culture cochère.»

Les calèches sont sur les cartes postales. Sur les grandes photos vantant Montréal à l'aéroport Pierre-Elliott-Trudeau. On y monte en amoureux, gênés de céder au kitsch. On y fait grimper un enfant pour le plaisir de voir ses yeux ronds. On les loue pour un mariage. Le cheval de calèche, grosse bête d'une demi-tonne, de crinière et de crins, est un acteur essentiel au business du tourisme, lui insufflant romantisme et nostalgie. Marie Hélène Poitras a écrit le cheval aussi dans plusieurs nouvelles de La mort de Mignonne et autres histoires (Triptyque). Littérairement, il incarne «le rapport à l'instinct, au territoire et à l'animal en nous. Je l'ai réalisé en lisant Cormac McCarthy.» Une certaine idée de l'Amérique, aussi. «Le cheval a quelque chose d'ensauvagé, de noble, de gracieux, de digne.» Grâce improbable que de voir, en 2012, un cheval, dans le Vieux-Montréal, dans le trafic et les constructions.

La romancière et nouvelliste se préoccupe du confort et de la pérennité de ces bêtes urbaines. «Il a été question de faire un musée du cheval. Je préférerais que les écuries soient retapées, qu'elles restent aux chevaux. Ça serait pas mal de faire un petit musée avec le Horse Palace, de reconstruire l'écurie Lucky Luc de la rue Bassin, qui, là, est raboutée à l'infini», afin que les bêtes aient de meilleures conditions. Il y a eu des écuries mal tenues à Montréal, rappelle Marie Hélène Poitras, des box qui empestaient. «Il y a beaucoup d'ammoniac dans les urines de chevaux, cette odeur prend la gorge quand tu mets le pied à Griffintown. On m'a dit qu'il y a eu un laboratoire à Griffintown, un laboratoire qui a dû déménager parce que le taux d'ammoniac dans l'air faussait les résultats...» Est-ce vrai? Impossible à savoir, avec ces histoires de cochers...

***

Marie Hélène Poitras en cinq dates

1975 :
Naissance. Passionnée de chevaux, elle passe une partie de sa jeunesse à s'entraîner comme cavalière.
Années 2000 : Journaliste et critique de la scène musicale.
2003 : Elle est cochère dans le Vieux-Montréal. Elle y travaillera deux ans. Le prix Anne-Hébert du premier roman lui revient pour Soudain le Minotaure la même année.
2005 : Les nouvelles de La mort de Mignonne et autres histoires sont saluées par la critique. Les chevaux — Mignonne, Lou — y sont d'importants personnages.
2012 : Parution de Griffintown, son «roman western».
3 commentaires
  • M. Miclot - Inscrit 16 avril 2012 07 h 59

    Pas une si mauvaise nouvelle pour les chevaux

    La ville n'est pas une place pour des êtres vivants, les chevaux sont chez eux dans les champs pas dans l'asphalte et le béton à tirer des carrioles par toutes les températures. Ceux qui les regrettent n'ont qu'à les remplacer par des pousse-pousse.

  • France Marcotte - Inscrite 16 avril 2012 16 h 40

    Reste

    L'écrivaine parle de reconnaissance.
    Le cheval n'est pas un animal de compagnie à Montréal, il a écrit l'histoire, il est une sorte de personnage.

    Je n'y avais jamais vraiment pensé (mémoire historique courte) mais c'est vrai, il faut lui qu'il continue de vivre avec nous...surtout si ça lui plaît.
    Ce n'est pas lui qui n'est pas à sa place au centre-ville, c'est plutôt la voiture...dans l'absolu.
    En le gardant parmi nous, on n'oubliera pas qu'il y aurait d'autres façons de vivre.

    • Jacques Thibault - Inscrit 16 avril 2012 22 h 57

      Comment savez-vous si le cheval veut continuer à vivre en ville? Si vous venez nous visiter en campagne à Melbourne en Estrie aller voir les chevaux de Riverdance Farm pour y admirer les chevaux élevés selon une méthode qui leur redonne contact à leur vraie nature. Ils vivent en groupe selon une hiérarchie basée sur le matriarcat, ils n'ont pas de fer aux pieds, ni mord dans la gueule et sont entrainés sans contraintes physique. C'est vraiment impressionnant de constater la beauté de cet animal dans son environnement naturel. Vous ne pourrez plus penser qu'un cheval puisse être heureux en ville.