Jugement sur la prostitution - Un revers pour les prostituées de rue

Alex Tigchelaar n'a jamais été embêtée par la police. À 43 ans, cette femme de Toronto dit faire de la prostitution à l'intérieur, de façon indépendante, et sélectionner elle-même, attentivement, les clients auxquels elle offre ses services. En fait, Alex est retournée à la prostitution assez récemment, après avoir travaillé comme journaliste, puis perdu son emploi à la suite d'ennuis de santé.

«Il y a beaucoup de colère dans mon travail de performeuse», reconnaît-elle, en faisant référence à son spectacle Les demimondes, qui parle de prostitution. Elle s'exprimait hier devant une classe d'études anglaises de l'Université McGill. Colère contre les préjugés et la honte qui pèsent lourdement sur les prostituées, à qui on donne par ailleurs rarement la parole, entre autres dans les médias. Colère du fait que ces dernières ne font souvent pas partie du processus décisionnel qui les concerne. Colère et tristesse, aussi, du fait que l'article du Code criminel concernant la communication, et touchant donc particulièrement les prostituées de rue, n'ait pas été invalidé, lundi, par le jugement de la Cour d'appel de l'Ontario, qui invalidait pourtant deux autres articles du Code criminel, celui prohibant de vivre des fruits de la prostitution et celui interdisant de se tenir dans les maisons closes.

Alex Tigchelaar dit n'avoir jamais été embêtée par la police, donc. «J'ai de la chance», dit-elle. Car ce sont les prostituées de rue qui sont les grandes victimes du harcèlement policier comme de celui des clients, comme en témoigne Anna-Louise Crago, coordonnatrice chez Stella, organisme de Montréal fondé par et pour les prostitués. Les prostituées de rue ne constituent qu'environ 5 % de l'ensemble des travailleuses du sexe, dit-elle. «Mais il y a énormément d'accusations liées à la communication dans la rue», confirme-t-elle. Tandis que bien peu d'accusations, en comparaison, sont liées au fait de se trouver dans une maison de débauche. En fait, le profilage social fait en sorte que les prostituées de rue font souvent face à des accusations diverses, et se retrouvent sous le coup d'une interdiction de fréquenter un quadrilatère. Et le quadrilatère, il peut être grand. «Il y a une femme qui a reçu l'interdiction de fréquenter un quadrilatère englobant toute l'île de Montréal», dit Anna-Louise Crago. Dans une prison comme Tanguay, par exemple, la majorité des femmes incarcérées pour prostitution sont des prostituées de rue, dit-elle. «Lorsqu'elles sont agressées, les femmes qui se prostituent ont donc peur de porter plainte et d'être identifiées comme travailleuses du sexe. Elles peuvent aussi avoir peur de se faire arrêter pour bris de conditions.»

Répression des clients

Le harcèlement policier se fait dans la rue de façon disproportionnée, dit-elle, autant auprès des clients qu'auprès des prostituées. En 2001, les policiers de Montréal ont mené une campagne musclée contre les clients des prostituées de rue. «On a enregistré trois fois plus d'agressions des clients sur les prostituées durant cette période, et cinq fois plus d'agressions à l'arme blanche», constate-t-elle. En fait, lorsque la répression des clients dans la rue est intense, plusieurs clients se tournent vers la prostitution intérieure. Les prostituées manquent alors de clients et restent plus longtemps dehors, dérangeant d'autant plus le voisinage, comme l'auraient constaté récemment les services policiers. «Ou alors, les femmes se tournent vers les ruelles et les lieux industriels, où elles sont plus sujettes aux agressions», explique-t-elle.

Louise Toupin, qui a codirigé avec Claire Thiboutot, cofondatrice de Stella, et Maria Nengeh Mensah, travailleuse sociale, le livre Luttes XXX. Inspirations du mouvement des travailleuses du sexe, paru récemment aux éditions du Remue-ménage, abonde dans ce sens. Les raisons qui poussent des prostitués, femmes ou hommes, à travailler dans la rue sont multiples. «Ce peut être parce que cela demande moins d'organisation, dit-elle. Dans un contexte de criminalisation, la police devient ton ennemi, alors que, dans un contexte de décriminalisation, la police peut devenir une ressource.» Or le jugement de la Cour d'appel a surtout pour effet de protéger les voisins des prostitués de rue, qui se plaignent du désordre public qu'ils engendrent. «Pourtant, il y a des règlements municipaux pour ça», dit-elle.

Comme Alex Tigchelaar, Louise Toupin regrette qu'on n'écoute pas la parole des prostituées, qu'on refuse d'entendre celles qui disent pratiquer ce métier par choix. Il existe aussi encore une zone grise en ce qui a trait au volet de la loi qui condamne le proxénétisme. La loi continue en effet de condamner quiconque exploite les prostitués.

«Selon la définition actuelle de la loi, il y a beaucoup de gens qui sont des proxénètes. Ce peut être le cas du conjoint d'une prostituée qui est chômeur, ou d'un enfant majeur qui dépend d'une femme prostituée», dit Louise Toupin. «On ne sait pas trop ce que c'est qu'un proxénète, déplore Alex Tigchelaar. Et quand une prostituée dit que c'est son conjoint, les gens ne la croient pas.»

Rappelons que toutes les lois concernant la prostitution coercitive, donc le kidnapping et le trafic d'êtres humains, la violence conjugale, l'extorsion et l'esclavage, ne sont pas touchées par le jugement de la Cour d'appel de l'Ontario, comme les lois protégeant les mineurs de la prostitution. Quant à Alex Tigchelaar, elle dit aimer son travail, puisqu'elle a une curiosité naturelle pour la sexualité des gens. Dans son spectacle, elle ajoute d'ailleurs de l'humour. «Je suis sûre que vous n'avez jamais vu quelqu'un sortir un téléphone qui sonne de son vagin, dit-elle. Ce qui est difficile, c'est de devenir une sorte de paria sociale. Mais peut-être que j'en serais une de toute façon», conclut-elle.

***

Aujourd'hui et demain, Alex Tigchelaar présentera au Studio 303 à Montréal, avec The Scandelles, son spectacle Les demimondes, qui tente de briser certains clichés et certaines croyances qui circulent sur la prostitution dans notre société.
2 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 1 avril 2012 14 h 11

    Contexte


    Supposons qu'on soit en pleine période esclavagiste ou plutôt un peu avant l'abolition de l'esclavage aux États-Unis et que des Noirs disent qu'ils ne voient pas du tout leur situation comme de l'esclavage parce qu'ils sont bien traités, parce que leur maître est gentil, qu'il est leur ami, que c'est un chic type, ce qui est très bien possible.

    Je ne crois pas que ces Noirs auraient raison de faire abstraction du contexte, de la situation dans laquelle se trouve une grande partie, la plus grande partie de leurs compatriotes. Leur situation individuelle serait plutôt exceptionnelle, pas tellement représentative de la situation de l'esclavage, du phénomène terrible de l'esclavage bien réel à cette époque.

    Il serait impossible de les entendre sans entendre les pleurs et l'humiliation des autres et ce jusqu'à ce que le dernier soit libéré de l'esclavage.

  • France Marcotte - Inscrite 1 avril 2012 14 h 39

    Et...

    difficile ne ne pas penser, dans un autre registre, au monologue de Deschamps portant sur le brave Québécois et son boss adoré.

    Avant la révolution tranquille et même encore, plein de bons travailleurs au service de la grande industrie capitaliste sont satisfaits de leur situation, ont d'excellentes relations avec leur patron, plusieurs ont même leur propre entreprise.

    N'empêche, la situation générale des Québécois, de tous les Québécois, en est une qui a ses particularités et on cherche encore collectivement à s'affranchir de quelque chose qui nous opprime.

    Je fais erreur? Merci de me contredire.