Légalisation des maisons closes - La Cour d'appel de l'Ontario relance le débat sur la prostitution

Terri Jean Bedford, entourée de Nikki Thomas (à gauche) et de Valerie Scott, fait le signe de la victoire après l'annonce, hier, de la légalisation des maisons de débauche par la Cour d'appel de l'Ontario.<br />
Photo: Aaron Vincent Elkaim - The Canadian Press Terri Jean Bedford, entourée de Nikki Thomas (à gauche) et de Valerie Scott, fait le signe de la victoire après l'annonce, hier, de la légalisation des maisons de débauche par la Cour d'appel de l'Ontario.

En légalisant les maisons de débauche au nom de la sécurité des travailleuses du sexe, la Cour d'appel de l'Ontario a relancé hier de plus belle le débat social sur la prostitution, un enjeu de profondes divisions au sein du mouvement féministe.

En théorie, les prostituées ontariennes pourraient rencontrer leurs clients dans des maisons de débauche parfaitement légales d'ici un an. Dès le mois prochain, elles pourraient engager du personnel pour assurer leur sécurité. À l'unanimité, les cinq juges de la Cour d'appel ont invalidé les deux dispositions du Code criminel qui interdisent la tenue d'une maison de débauche et le proxénétisme (sauf à des fins d'exploitation). La cause a toutes les chances d'être portée en appel en Cour suprême, ce qui marquerait le plus important rendez-vous de la justice avec le commerce de la chair depuis la légalisation de la danse contact en 1999.

Les juges ontariens se sont prononcés à trois contre deux afin de maintenir l'interdit sur la sollicitation sur la voie publique, afin de maintenir un semblant d'ordre et de paix sociale dans les quartiers. Les stigmates qui affectent les prostituées de rue (violence, exclusion et répression policière) demeurent entiers, au grand dam de la directrice de Stella, Émilie Laliberté.

Les féministes divisées


Bon an mal an, Stella accompagne environ 70 prostituées victimes de violence physique ou de viol par des clients abusifs à Montréal. Seule une pleine légalisation permettra de leur venir en aide et de veiller sur leur sécurité, estime Mme Laliberté. «Pour nous, c'est une victoire partielle. On lutte contre la violence et la stigmatisation, et on veut s'assurer que toutes les travailleuses du sexe ne soient pas obligées de se cacher.»

Bien que le jugement soit présentement sans effet au Québec, toutes les provinces seront affectées par la décision ultime que pourrait rendre la Cour suprême. Stella souhaite donc que les trois plaignantes (Terri Jean Bedford, Amy Lebovitch et Valerie Scott) portent la cause en appel au nom du droit à la vie et à la sécurité de toutes les prostituées. «La décriminalisation du travail du sexe sauve des vies», dit-elle.

Le Conseil du statut de la femme souhaite aussi un appel pour des raisons diamétralement opposées. La légalisation des maisons de débauche va laisser le champ libre aux proxénètes et renforcera un système de violence et d'exploitation à l'encontre des femmes, craint la présidente de l'organisme provincial, Julie Miville-Dechêne. «Déjà, la prostitution est banalisée. Il y a une forme d'acceptation sociale, déplore-t-elle. La prostitution, c'est le plus grand symbole de l'inégalité entre les sexes. On a fait beaucoup de progrès au Québec, mais pas dans ce champ-là.»

Le Conseil du statut de la femme publiera d'ici juin son nouvel avis sur la prostitution. L'organisme juge «prometteur» le modèle suédois, basé sur une philosophie abolitionniste. En Suède, les clients sont passibles de poursuites criminelles tandis que les prostituées ne sont pas inquiétées.

En réaction à des tribunaux qui privilégient les droits individuels des travailleuses du sexe, le Conseil du statut de la femme espère que l'État va légiférer au nom «du droit collectif à la dignité humaine de la vaste majorité des prostituées». «La grande majorité des prostituées ne choisissent pas de vendre leur corps», rappelle Mme Miville-Dechêne.

Ce discours agace Stella. Des organismes aussi prestigieux que l'Institut Simone de Beauvoir, rattaché à l'Université Concordia, voient d'un bon oeil la décriminalisation de la prostitution. L'Alliance féministe solidaire pour les droits des travailleuses du sexe, une coalition de 350 organismes, est du même avis.

«Le Conseil du statut de la femme ne parle pas au nom de toutes les féministes québécoises, affirme Émilie Laliberté. Il mène une lutte utopique. C'est malheureux de voir qu'il invalide la voix des femmes les plus marginales de la société et qu'il parle à leur place. C'est contraire à l'empowerment et au féminisme.»

Non au statu quo

À Ottawa, le ministre de la Justice, Rob Nicholson, a rappelé que la prostitution était malsaine pour la société et les collectivités locales, faisant écho aux commentaires antérieurs du premier ministre Stephen Harper. Le gouvernement continue de croire au «besoin social pour contrôler la prostitution et ses effets sur la société».

«Il y a toujours un jugement moral dans la réponse des conservateurs», a lancé la députée néodémocrate Libby Davies. À son avis, la Cour d'appel de l'Ontario renvoie les députés à leur table de travail, et on devrait leur laisser la chance d'accoucher d'une réforme soucieuse des droits des travailleuses du sexe. «Nous devons reconnaître que le statu quo ne fonctionne pas et qu'il met les travailleurs du sexe à risque», a dit la députée du NPD à Vancouver-Est, où le tueur en série Robert Pickton a enlevé et assassiné des dizaines de prostituées de rue.

L'avocat des requérantes, Alan Young, a d'ailleurs dit que la décision d'hier empêchera la répétition d'un scénario d'horreur à la Pickton. «Elles [les prostituées] auront maintenant d'autres options à leur disponibilité, soit de sortir de la rue, a-t-il dit. Le travail du sexe sera plus sécuritaire.»

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Avec La Presse canadienne
15 commentaires
  • Guillaume L'altermontréaliste Blouin-Beaudoin - Inscrit 27 mars 2012 01 h 56

    une décision dans le bon sens dans un débat compliqué

    La prostitution existe malgré sa prohibition : une fois ce constat fait, comment gère-t-on la problématique. Soyons francs, la sexualité n'existe pas que sous sa forme exclusivement conjugale / reproductive. Là où j'ai un problème, c'est dans la relation de domination et la violence potentielle du milieu.

    Y'a p-ê aussi la notion qu'il faut enseigner aux gars dans des cours de sexualité qu'un des plaisirs de l'acte est de savoir que l'autre choisit d'être avec nous, ce qui n'est pas possible dans le cadre de la prostitution.

    Bref, une décision dans le bon sens dans un débat compliqué.

    Guillaume Blouin-Beaudoin

    • Sival - Inscrit 27 mars 2012 11 h 53

      Il n'y a pas de prohibition de la prostitution, celle-ci est déjà légale au Canada, comme dans la majeure partie des pays industrialisés d'ailleurs. C'est simplement que plusieurs lois ont été établies pour interdire plusieurs de ces manifestations. Ce sont ces lois qui ont été abattues ou qui ont vu leur portée diminuée dans ce jugement.

      Je ne crois pas que ça serve à grand chose d'enseigner aux gars qu'il y a plus de plaisir à avoir une relation pleinement consensuelle et enthousiaste. Ils le savent déjà, pour ceux qui ne sont pas des êtres narcissiques et égoïstes finis (et qui n'écouteraient pas de toute façon). En plus, quel cours de sexualité? Il me semble que les Libéraux s'en sont débarrassé, non?

      Un des problèmes de ce sujet, c'est qu'il est honteux et tabou, et donc qu'on a peu d'information sur la mentalité des travailleuses du sexe et, surtout, de leurs clients. Qui sont-ils? Qu'est-ce qui les motivent? Est-ce qu'ils sont des accrocs du sexe? Est-ce qu'ils veulent simplement expérimenter sexuellement alors que de telles expériences sont proscrites dans le cadre de leur relation de couples? Est-ce que ce sont des gens assoiffés de contact humain incapable de se trouver des partenaires qui préfèrent une relation simulée pour de l'argent à aucune relation du tout?

      On ne le sait pas, on n'étudie pas la question. Il me semble clair que parmi plusieurs militantes anti-prostitution, on préfère ne pas en parler car on préfère dépeindre les clients comme des abuseurs, des oppresseurs et des exploiteurs de femmes, et que des études sur leur mentalité risquent de briser l'image qu'elles veulent leur apposer.

    • Guillaume L'altermontréaliste Blouin-Beaudoin - Inscrit 27 mars 2012 17 h 00

      merci sival, ta réaction donne à penser.
      J'ai repris cette phrase (La prostitution existe malgré sa prohibition) du rapport Nolin sur la légalisation du cannabis (un débat semblable) ; il faudrait ajouter "et malgré sa répression". La consommation de cannabis n'est pas criminalisée, mais certains gestes, comme la possession et le traffic, le sont.

      Sur la question du plaisir que l'autre ait choisi de partager ce momment, j'énonçais quelque chose qui me semble évident, quoiqu'il existe des violeurs. La prostitution peut, et surtout devrait, être un geste consensuel de la part du / de la prostitué+e, je ne sais pas si c'est fait dans l'entousiasme, mais ce n'est pas un choix libre, c'Est un choix motivé par l'argent et non par le partage. Quoique, si il faut payer des bières dans un bar pour ramener une fille chez soi, si il faut démontrer être un bon "pourvoyeur" pour se marier...

      En fait, il est nécessaire de réinstaurer l'éducation à la sexualité, et étant l'activité physique la plus pratiquée à l'age adulte, les cours d'éducation physique seraient appropriés...

      Serions-nous prêts d'avoir un rapport "à la Kinsey" (voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Dr_Kinsey ) sur la prostitution? Je seconde ta proposition.

  • Claude Kamps - Inscrit 27 mars 2012 08 h 04

    Il est temps de reconnaître que la terre est ronde

    La rencontre entre des hommes et des femmes pour une échange sexuelle contre rémunération est plus vieille qu'Archimède!
    On doit trouver un texte légale qui défend que ces rencontres soit sous le signe de la violence non consentie et faire en sorte que les deux soient protégés contre le VIH ou les MTS.
    La sexualité est là pour rester et quand à la maison on trouve pas son compte, pour certain il est impératif d'aller chercher ailleurs.
    Que ce soit homme ou femme le sexe est un impératif de la vie, tant mieux pour ceux qui peuvent en priant s'en débarrasser mais plusieurs on pas cette porte de sortie.
    En dehors de se trouver une personne qui à le même manque que vous en privé pour des moment de détente consentis, voulus et périodiques la seule solution qui reste est la prostitution ou la masturbation.
    Il me semble aussi que cette pratique sert aussi a rendre moins agressif des hommes qui sont comme tout le monde, mais souffrant du manque de contact sexuel.
    Tout ceci est question d'ADN, de testostérone et de destin.
    Pour finir les femmes qui pratiquent ce métier peuvent aussi y trouver plaisir et reconnaissance, tout cela bien sur sans y être forcée.

  • Stephanie L. - Inscrite 27 mars 2012 08 h 58

    Des points à prendre en considération

    J'ai toujours été pour la décriminalisation des prostituées mais avant d'imaginer tout de suite des bordels légaux idylliques dans lesquels toutes les prostituées sont majeures, consentantes, en bonne santé et à l'estime personnelle en béton, il faudrait prendre en considération que la légalisation du proxénétisme (car la prostitution elle-même est déjà légale):

    -n'aidera en rien les prostituées en situation irrégulière attirées ici sous de faux prétexte (emploi, mariage, etc), contraintes à la prostitution et ne devant souvent qu'à une descente de police de sortir de cet enfer parce qu'elles ont peur de dénoncer leurs bourreaux ou ne parlent ni français ni anglais

    -n'empêchera pas les clients violents, sadiques, racistes ou pédophiles, (refusés dans les bordels légaux je l'espère) de chercher ailleurs leurs proies

    -ne diminuera pas les agressions sexuelles car ce qui excite un agresseur sexuel, c'est une victime qui n'est pas consentante, qui a peur, qu'il pourra humilier et faire souffrir et surtout qu'il n'aura pas à payer une fois son crime accompli

    -n'empêchera pas le patron (ou la patronne) d'un bordel légal de menacer de renvoi un(e) prostitué(e) qui refuse certains petits "extras" non-officiels (sexe non protégé, sadomasochisme, actes dégradants, etc) On voit ça depuis longtemps dans les bars de danse-contact où les contacts à l'entre-jambe et les relations sexuelles sont interdits mais ont lieu quand même

    -n'empêchera pas le harcèlement sexuel en milieu de travail (euphémisme!) Au contraire, une femme qui accepte d'offrir des services sexuels pour du sexe est souvent vue comme un bar ouvert

    -n'empêchera pas les prostituées qui ne rencontrent pas les critères de santé, beauté et âge des bordels légaux, d'être réduites à faire le trottoir ou d'être exploitées dans des bordels illégaux

    -posera tout un défit en terme de respect du code du travail. On ne parvient déjà pas à empêcher les condit

  • Stephanie L. - Inscrite 27 mars 2012 11 h 19

    Suite

    Voici la fin de mon commentaire:

    On ne parvient déjà pas à empêcher les conditions de travail dangereuses, la surcharge de travail, les licenciements abusifs, etc.

    -(la légalisation du proxénétisme) augmentera la prostitution puisque c'est ce qui s'est produit dans des pays comme les Pays-Bas qui ont légalisé le proxénétisme. De plus, comme le crime organisé qui contrôle actuellement ce milieu ne voudra pas perdre sa position, il cherchera sans doute à développer encore davantage certains créneaux de la prostitution (mineur(e)s, sans protection, etc) impossible à trouver dans les maisons closes.

    J'ajouterais qu'un client de prostituées scandalisé à l'idée que so amoureuse ou sa fille se prostitue fait preuve de ce qu'il convient d'appeler la plus vieille hypocrisie du monde...

  • Roland Berger - Inscrit 27 mars 2012 11 h 39

    Contre la prostitution

    Harper considère que la prostitution est mauvaise pour la société. Quelle société ? Celle dont il ne fait pas partie. Sa société s'autorise à la prostitution dans des milieux propres et hygiéniques où les prostituées ou prostitués sont trillés sur le volet. Quand c'est propre, quand c'est fait dans de luxueuses suites d'hôtel, ce n'est pas immoral.
    Roland Berger