Une valse à 100 000 pas

La manifestation de jeudi était une réalisation collective aussi sérieuse que festive.<br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir La manifestation de jeudi était une réalisation collective aussi sérieuse que festive.

Un flot de manifestants. Un fleuve humain rouge qui se déroule, se dilate, se fend et se réunit. Des policiers qui encadrent et suivent à un rythme régulier. Ou qui confrontent la foule, boucliers levés, pas et matraques marquant un tempo fort, comme pour un flamenco endiablé. Conflit, dites-vous? La relation entre les manifestants et l'escouade antiémeute peut aussi se lire comme un jeu. Ou comme une danse.

Pour manifester, certains marchent, tranquillement ou en ponctuant leur passage de grands coups de casse. D'autres s'installent pour un sit-in, quelques heures ou quelques semaines, comme lors d'Occupy Montréal. On a vu des die-in, où les protestataires se couchent de tout leur long, simulant la mort et bloquant du coup le passage, sans animosité. S'ajoutent à ce petit guide des manifestations possibles la déambulation festive, souvent aux sons des tam-tams. Le blocus, aussi — pensez pont Champlain, mardi dernier. Le freeze mob, où on joue à la statue. Et toutes les variations artistiques, dansées, actées, affichées. Autant de façons de faire corps avec sa revendication et son message, autant de chorégraphies anonymes et non signées, d'abord et avant tout politiques.

Le choix de la manière de manifester n'est pas toujours conscient, mais il influence le message envoyé par les protestataires, ainsi que la réponse des forces de l'ordre. «Les manifestants font corps, mais ce n'est jamais homogène, des manifestants», indique Michel Parazelli, professeur-chercheur à l'École de travail social de l'UQAM. L'homme, aussi directeur de la revue Nouvelles pratiques sociales, est fasciné par l'occupation de l'espace public. «Ils font corps, mais c'est une illusion de corps, nécessaire pour créer un rapport de force. Si on regarde les rapports de groupes, les policiers, gardiens des règles de l'espace public, manifestent finalement aussi. Au final, on a une masse contre une autre, ça devient une danse des masses, liée à des enjeux d'appropriation de l'espace.» Pour utiliser l'espace public comme moyen de communication, les manifestants doivent s'approprier les lieux par le nombre, bien sûr, mais «arriver aussi à stimuler l'imaginaire des publics de façon attractive à leur cause».

Une manifestation, indique le spécialiste des espaces publics, est finalement un jeu qui laisse une grande part à l'improvisation... et à la réponse du «partenaire».

«Je ne parle pas d'un jeu comme au football, précise Parazelli, mais d'un jeu transitionnel, sans règles préétablies, qui peut être festif, ludique ou dramatique. Si je pose ce geste, que vas-tu me répondre?» Une manche plus ou moins corsée d'action-réaction, dans le meilleur des cas une partie de question-réponse. «En manifestation, il ne s'agit pas d'être dans son groupe fermé à s'entendre avec les siens, aveugles et sourds aux autres, poursuit Michel Parazelli. Pour atteindre son but, le jeu doit passer par les médias, entre autres, les observateurs, le gouvernement et les forces de l'ordre.»

Quiconque a déjà participé à un grand rassemblement collectif — messe, show rock ou marche politique — a goûté l'enthousiasme de bouger avec un groupe. C'est cette fibre que le chorégraphe Sylvain Émard exploite avec ses différents Grand Continental, où il fait swigner en choeur et d'un même pas jusqu'à deux cents personnes. Pour l'art-thérapeute et professeure à l'Université Concordia Joanabbey Sack, il y a une «euphorie qui germe lorsqu'on bouge en unisson, qui est une combinaison de sensations émotives et viscérales. L'historien William McNeil la nomme "union musculaire" [muscular bonding]. La thérapeute Irmgard Bartenieff a dit de son côté que le mouvement d'un corps n'est pas un symbole de l'expression; c'est l'expression même. Quand des individus bougent ensemble, leur mouvement est une identité partagée. À chaque moment ils confirment, renouvellent et bougent cette identité, ce but commun». La kinesthésie est contagieuse et se transmet joyeusement d'un individu à l'autre. Les sensations se partagent, le groupe semble bouger de lui-même, sans chef, comme le font les voliers d'oiseaux, eux aussi allumés par le printemps.

Celle qui utilise la danse comme outil thérapeutique auprès de gens atteints du Parkinson rappelle que l'entraînement des militaires et des policiers emploie cet esprit de corps. «Les soldats ne pourraient pas se battre ensemble si ils n'étaient pas capables de bouger ensemble, souligne Sack. Ils n'auraient pas cette connexion qui vient des drilles, des marches, des courses.»

Y'a d'la joie

«Toute foule charrie un potentiel carnavalesque, joyeux et festif, ainsi qu'un potentiel d'émeute», affirme Stephen Reicher. Spécialiste de psychologie sociale, il étudie les foules à l'Université St. Andrews en Grande-Bretagne, un pays habitué aux manifestations et aux émeutes. La foule peut onduler entre ces deux pôles, jouant de toutes les teintes entre la violence et la joie, entre le défilé et la tourmente, jamais manichéenne. «Une manifestation festive n'indique pas que les manifestants ne sont pas politiquement sérieux. En faisant ce en quoi ils croient profondément, bien sûr qu'ils s'amusent et qu'ils deviennent émotifs! Avec la réalisation collective viennent un plaisir et une joie essentiels à toute compréhension de la foule.»

Qu'est-ce, alors, qui fait qu'une manifestation va bien se dérouler, comme celle de jeudi, louée par le Service de police de la Ville de Montréal? «Quand la police devant une foule arrête de se demander "pouvons-nous les arrêter?", quand elle cherche plutôt ce qu'elle peut faire pour aider la foule à se réaliser, la majorité des individus vont sentir que les policiers sont là aussi pour eux, précise le spécialiste. La foule va alors avoir une nette tendance à se policer elle-même, à stopper les individus confrontants.» Une danse de pouvoir, un vrai dialogue, multiple, peut s'instaurer. «Lors d'une émeute, on sous-entend souvent que la foule a fait naître la violence, alors que tout conflit naît d'interactions. "It takes two to tango. It takes two to be violent", illustre le professeur en anglais, de son accent british et maternel. Il y a des exemples où les policiers se présentent ouvertement, sans uniforme, en sachant qu'en cas de désordres, il est possible d'y répondre de façon ciblée. Avec des actes policiers coopératifs, les forces de l'ordre recrutent des membres de la foule, qui va se discipliner d'elle-même. Ce n'est pas un concept romantique. Ça marche. [Jeudi, je donnais] une conférence devant 29 délégués de différentes forces policières d'Europe sur les façons d'utiliser ce modèle. En général, le fait que la police doive intervenir dans une manifestation est un signe d'échec de la stratégie. Ça veut dire que la foule ne croit pas que ses droits légitimes sont gardés et supportés par les forces de l'ordre, mais contraints et opprimés.»

Pour Joanabbey Sack, une démonstration multigénérationnelle, avec enfants et grands-parents, modère les risques de répression agressive. «Le groupe se régule lui-même, comme lors de la manifestation du 18 mars», indique la spécialiste des thérapies artistiques. Et comme lors de la manifestation de jeudi, faite presque toute en douceur. «Les gouvernements ne peuvent se permettre une émeute où il y a des familles», estime-t-elle.

Ensemble, c'est tout


«Dans la vie de tous les jours, indique le spécialiste de psychologie sociale Stephen Reicher, si vous êtes seul devant un policier, vous allez faire ce qu'il vous dit. Si vous êtes 100 ou 1000 pour chaque policier, vient l'impression que vous pouvez agir selon vos propres termes. Jusqu'à transgresser les règles. Une foule peut redessiner le monde.» Et le spécialiste nomme des manifestations, violentes ou «douces», qui ont transformé réellement l'histoire. Qu'elles se déplacent contre la famine, pour le droit des Noirs, pour le vote des femmes ou contre la hausse des droits de scolarité, «les foules sont des miroirs, conclut Reicher. Elles nous disent ce que pense un individu en lien avec ses semblables, ce que les gens comme nous pensent. Les foules ont un rôle qu'on sous-estime souvent. Un rôle dans la formation de la vision des choses, dans les relations sociales, dans la société même». Il le répète: dansante ou immobile, bruyante ou muette, une foule peut redessiner le monde.
4 commentaires
  • François Desjardins - Inscrit 24 mars 2012 11 h 20

    Très intéressant...

    Très intéressant...comme toujours...

  • Fabrice Marcoux - Inscrit 24 mars 2012 14 h 31

    Quelques erreurs à corriger

    Merci @Catherine Lalonde pour cette analyse très intéressante!
    Je dois cependant signaler quelques erreurs qui peuvent provoquer des contre-sens regrettables.
    Premièrement, dans la première citation de Michel Parazelli, je ne sais pas si c'est lui qui a commis un lapsus, mais le mot 'hétérogène' devrait être remplacé par 'homogène'. En effet, "Les manifestants font corps, mais ce n'est jamais homogène, des manifestants" est la formulation correcte et non le contraire.
    Deuxièmement, dans l'avant-dernier paragraphe, la date identifiée comme exemple de manifestation ou "le groupe se régule lui-même" parce que plusieurs générations sont réunies, devrait être le "18 mars" et non le "15 mars" tel que l'exprime la citation de JOannabey Sack. Le 15 mars c'était la manifestation du jeudi précédent contre la brutalité policière et qui a "dégénéré" parce que la police n'a pas joué le jeu de la manière qui convient pour qu'il y ait une "danse à deux partenaires". Le 18 mars la "chorégraphie" a bien fonctionné parce que c'était la marche familiale de dimanche dernier où la présence de nombreux enfants parmi les 20 000 à 30 000 participants a effectivement désamorcé le potentiel de confrontation.
    Je crois que les personnes qui ont lu attentivement et suivi les évènements auront repéré ces 'coquilles', mais je voulais quand même rectifier les faits et rétablir le sens.
    Troisièmement, je trouve qu'il y a deux autres inexactitudes: C'est dans le paragraphe précédent l'avant-dernier (et qui est assez long). D'abord, s'il est vrai que "Lors d'une émeute, on sous-entend souvent que la foule a fait naître la violence, alors que tout conflit nait d'interactions", comme le dit Stephen Reicher, il se peut que la violence émane du corps de police. Le fait est que dans le cas de la manifestation du 16 février ("Bloquons le tour de la bourse"), de celle du 7 mars et de celle du 15 mars, ce sont les policiers qui ont lancé le bal des host

  • France Marcotte - Inscrite 25 mars 2012 06 h 40

    Bouger ensemble

    «Les soldats ne pourraient pas se battre ensemble si ils n'étaient pas capables de bouger ensemble, souligne Sack. Ils n'auraient pas cette connexion qui vient des drilles, des marches, des courses.»

    Donc, en prenant part le plus souvent possible aux marches, les citoyens apprennent à bouger ensemble, deviennent aptes à lutter ensemble...On n'est plus seul.

  • Patrice Berthiaume Auteur - Inscrit 27 mars 2012 15 h 33

    COMPLEXE D'OEDIPE !

    Ces manifs ne font que démontrer la non résolution du complexe d'Oedipe social. En effet, j'emprunte à Reimut Reiche que "cette attitude est encore fortement fixée à la structure familiale patriarcale, puisqu'elle est née de la lutte contre cette structure". De plus "(...) ces actions sont non seulement impuissantes dans le sens où elles sont menées contre un adversaire politique surpuissant, mais aussi dans la mesure où elles sont entreprises à partir d'une position d'impuissance intérieure - psychique. Cette impuissance intérieure doit conduire tôt ou tard à la résignation, si elle ne fait que s'épuiser, sur le plan politique, en une escalade d'actions contestataires ; la haute fluctuation des individus et des mouvements contestataires des jeunes en sont un indice"