Le suicide chez les jeunes autochtones - L'autonomie politique comme facteur de prévention

Chez les autochtones, c’est  le groupe des 13 à 22 ans qui est le plus touché par le phénomène du suicide. Ci-dessus: des enfants de la communauté algonquine de Kitcisakik, en Abitibi. <br />
Photo: Francis Vachon Canadian Press Chez les autochtones, c’est  le groupe des 13 à 22 ans qui est le plus touché par le phénomène du suicide. Ci-dessus: des enfants de la communauté algonquine de Kitcisakik, en Abitibi.

Sur la publicité de la Semaine de prévention du suicide au Québec, le rappeur algonquin Samian apparaît, souriant. Éternel porte-parole des Premières Nations, sensible à leurs conditions souvent difficiles. Dans certaines réserves, dit-il, on compte régulièrement quatre ou cinq tentatives de suicide par semaine. Encore en janvier dernier, un jeune homme de 22 ans mettait fin à ses jours dans la réserve de Masteuiash, au Lac-Saint-Jean. Et depuis deux ans, dans la réserve de Lac-Simon, en Abitibi, huit jeunes personnes se sont enlevé la vie.

Chez les autochtones, le groupe le plus atteint par le suicide est celui des 13 à 22 ans. «Chez les autochtones, le suicide est presque exclusivement une affaire de jeunes», note Laurence Kirmayer, psychiatre de l'Université McGill spécialisé en psychiatrie transculturelle. Cela jure avec les taux dans la population générale du Québec, qui sont les plus élevés chez les hommes de 35 à 49 ans. C'est vrai, reconnaît Stéphane Savard, de la Commission de santé et de services sociaux de l'Assemblée des Premières Nations du Québec. Mais il faut aussi dire que dans certaines communautés autochtones du Québec, dont certaines qui sont situées loin des grandes villes, on n'a jamais répertorié un seul suicide.

À ce sujet, le psychologue Michael Chandler, de l'Université de Colombie-Britannique, qui s'est longuement penché sur les taux de suicide chez les jeunes autochtones canadiens, est arrivé à des conclusions assez étonnantes. D'abord, dit-il, sur les 203 bandes autochtones de Colombie-Britannique, la moitié n'ont jamais connu un seul suicide. «Tandis que dans d'autres, reconnaît Michael Chandler, le taux est 200, 500 ou 1000 fois plus élevé que dans la population canadienne générale.»

Avec une équipe de chercheurs, Michael Chandler a découvert certains facteurs de protection contre le suicide. Ces facteurs sont liés à ce qu'il a appelé «la continuité culturelle» collective.

Selon les travaux de Chandler, le taux de suicide des jeunes autochtones était moins élevé dans les communautés où l'on trouvait les éléments suivants: une forme ou une autre d'autonomie gouvernementale, des droits territoriaux, un contrôle sur leur système d'éducation, sur le système de santé, sur le service de police, des services à l'enfance, une participation des femmes à la vie politique, des mesures explicites pour la préservation de la culture traditionnelle et enfin, une majorité de locuteurs de la langue maternelle.

«Dans les communautés où tous ces indicateurs (ou la plupart) se retrouvent, le suicide jeune n'existe tout simplement pas», relève le sociologue de l'Université Concordia Daniel Dagenais, dans sa préface à l'édition française du livre de Michael Chandler sur la question. Michael Chandler ajoute que les indicateurs jouent aussi sur le taux de suicide après que les jeunes autochtones ont quitté leur réserve pour aller vivre en ville.

En entrevue, Michael Chandler a tenu à faire remarquer que, d'une part, il est faux d'avancer que le suicide est uniformément réparti dans les communautés autochtones, et que, d'autre part, il faut tenir compte des disparités entre les communautés lorsqu'on débloque des fonds pour le prévenir.

Des différences marquées entre les communautés


L'étude de Michael Chandler est unique au monde. De telles données comparatives entre les réserves ne sont pas disponibles pour le Québec. Mais Laurence Kirmayer, qui trouve les conclusions de Chandler «intéressantes», reconnaît qu'on trouve des différences probantes entre les taux de suicide des différentes communautés du Québec. Chez les Inuits, ces taux sont particulièrement élevés, note-t-il. En fait, dit-il, si l'on s'inscrit dans cette continuité, on pourrait dire que les petites communautés nomades, dont sont issus les Inuits, sont plus à risque que celles où le système politique a été traditionnellement plus complexe et plus organisé, comme la communauté mohawk de Kahnawake, près de Montréal par exemple.

Par ailleurs, certaines communautés complètement isolées du développement moderne ne connaissent pas le suicide.

Kirmayer évoque les dommages causés par une colonisation extrêmement rapide, par l'envoi de générations d'autochtones canadiens dans les pensionnats, où ils étaient tenus d'oublier leur culture, et la profonde honte de soi et des siens que ces événements ont générée. Mais il croit tout de même que c'est par l'accès aux services et à l'emploi qu'on arrivera à faire de la prévention du suicide chez les jeunes autochtones. À défaut de pouvoir retourner en arrière, ce que les autochtones ne souhaitent pas, il faut résolument regarder en avant. Or, les développements économiques survenus au cours des dernières années, entre autres dans le Grand Nord du Québec, n'ont que peu servi les communautés autochtones. Bien qu'on leur ait promis mer et monde au moment d'entamer ces développements, au final, peu d'autochtones travaillent pour Hydro-Québec par exemple, ou dans les projets miniers. «Souvent, ils n'ont pas assez intégré le système d'éducation pour pouvoir se qualifier pour ces emplois», dit-il.

Si plusieurs autochtones sont résilients, arrivent à trouver leur place dans le monde moderne, ils demeurent, dans certains milieux, une sorte d'exception, croit-il. C'est peut-être le cas de Samian.

Kirmayer évoque aussi la rupture culturelle pour expliquer le fait que les jeunes hommes sont beaucoup plus durement touchés que les jeunes femmes par le suicide. Car ce sont les femmes qui ont largement investi les emplois générés par la modernisation dans les communautés: emplois dans le domaine des services sociaux ou de l'éducation, par exemple. À travers les âges, les femmes ont continué de porter les enfants. Les hommes, qui avaient l'habitude de chasser durant des heures en ne faisant pas de bruit pour ne pas effaroucher les animaux, ont du mal à remettre à jour leurs habiletés ancestrales. Dans l'ensemble, on comptait 66,4 suicides par 100 000 habitants autochtones en 2003, soit beaucoup plus que les 13,5 suicides par 100 000 habitants enregistrés dans l'ensemble de la population québécoise en 2009. Un problème qu'on ne réglera pas avec une simple semaine de prévention.
8 commentaires
  • Lorraine Dubé - Inscrite 8 février 2012 07 h 02

    Les peuples colonisés.

    Le suicide chez les jeunes autochtones - L'autonomie politique comme facteur de prévention...

    Ce constat m'a toujours préoccupée. Le Québec étant l'endroit où le taux de suicide est le plus élevé, on ne peut que faire le rapprochement entre les deux peuples. La première impression qui me venait à l'esprit, bien entendu ce n'est pas le seul facteur, mais...

    Serait-ce le lot des peuples colonisés!
    "L'appartenance identitaire et l’autonomie politique" sont des éléments fondamentaux dans l'épanouissement d’un individu.

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 8 février 2012 08 h 23

    @Dubé

    Ben non le Québec n'est pas l,endroit où le taux de suicide est le plus élevé; il n'est même pas parmi les 25 plus élevé au monde.
    Le Québec parcontre a de bonnes statistiques

  • André Michaud - Inscrit 8 février 2012 09 h 31

    Encore la pensée magique comme solution?

    Croire que changer sur papier le statut d'une communauté changera quelque chose en soi dans le comportement des individus me semble de la pure pensée magique.

    Les jeunes qui ne vont pas à l'école, ne travaille pas , mais ont de l'argent dans les poches et ont à portée de main des drogues ou de l'alcool seront plus suicidaires dans toutes les sociétés..Qu'ont à faire ces jeunes toute la journée quand ils ne vont pas à L,école et ne travaillent pas? Ils ne sont pas toujours à la chasse, loin de là, alors ils s'ennuient et se sentent inutiles..

    Payer quelqu'un à rien faire est selon Félix la pire façon de tuer un homme... Dans les pays ou les gens doivent travailler très fort pour survivre, il y a presque pas de suicide...il n'ont pas le temps de penser à ça!

  • Pierre Rousseau - Abonné 8 février 2012 10 h 20

    Papier?

    M. Michaud écrit que l'autonomie n'est qu'une question de changement sur papier. Il est démontré, au contraire, que l'autonomie des peuples autochtones est très concrète et change radicalement les communautés qui sont en mode d'autonomie gouvernementale. D'ailleurs UBC (université de CB) a fait une étude il y a environ un dizaine d'années qui démontrait que les taux de suicides baissaient drastiquement dans ces communautés par rapport à celles qui demeuraient sous le joug de la loi sur les Indiens.

    On peut aussi voir sur le terrain les collectivités qui sont en autonomie - c'est un changement radical et on peut constater une réduction notoire de la pauvreté. Mais M. Michaud a raison sur un point: payer quelqu'un à ne rien faire le tue très certainement. L'autonomie est justement ça: on cesse la dépendance du fédéral et on devient responsable de son propre avenir.

  • Roland Berger - Inscrit 8 février 2012 11 h 22

    Remède universel ?

    L'autonomie politique pourrait être un facteur de prévention du suicide chez les autochtones. Aurait-elle le même effet sur la prévention du suicide au Québec ?
    Roland Berger