Le sort des Shafia est entre les mains des jurés

Mohammad Shafia est escorté vers le palais de justice de Kingston plus tôt cette semaine. Derrière, on aperçoit son fils Hamed (à gauche) et sa femme Tooba Yahya (à droite).
Photo: La Presse canadienne (photo) Frank Gunn Mohammad Shafia est escorté vers le palais de justice de Kingston plus tôt cette semaine. Derrière, on aperçoit son fils Hamed (à gauche) et sa femme Tooba Yahya (à droite).

Le jury amorce enfin ses délibérations dans le procès de la famille Shafia, une affaire retentissante qui a mis le crime d'honneur à l'avant-scène du débat social.

Quand les policiers ont trouvé une voiture au fond de l'écluse de Kingston Mills, le 30 juin 2009, ils n'étaient pas préparés à y retrouver deux femmes et deux adolescentes. Noyées, sans avoir véritablement cherché à s'extirper de leur tombeau. L'enquête allait leur réserver d'autres surprises. Les trois filles Shafia (Zaïnab, 19 ans, Sahar, 17 ans et Geeti, 13 ans) et la première épouse de leur père (Rona Amir Mohammad, 53 ans) auraient été assassinées au nom de l'honneur de la famille.

Le procès d'une dizaine de semaines semble confirmer l'histoire d'horreur. Dans ses remarques finales, la Couronne a expliqué que Mohammad Shafia, 59 ans, avait tué ses trois filles et sa première femme car elles avaient sali l'honneur et la réputation de la famille en refusant de se conformer à un code culturel très strict reposant sur l'obéissance servile à l'autorité patriarcale. Il n'aurait pu exécuter son complot morbide sans l'aide de sa femme, Tooba Mohammad Yahya, 42 ans, et de leur fils Hamed, 21 ans. Ils sont tous trois accusés de meurtres prémédités, bien qu'ils n'aient pas tous participé de la même façon à l'exécution du complot.

Selon la théorie de la COuronne, les trois Montréalais d'origine afghane avaient décidé ensemble d'éliminer les filles car elles avaient commis l'impair de succomber au mode de vie occidental. Le père était enragé depuis le jour où il avait appris que ses deux filles aînées avaient des copains et quelles s'habillaient «légèrement». La plus jeune était déjà défiante malgré ses 13 ans et calquait son comportement sur celui de ses soeurs. La première épouse était un encombrement pour Tooba Mohammad Yahya, qui acceptait mal de partager son quotidien avec une concurrente dans cette famille polygame. Dans son journal intime, la défunte épouse fait état de son existence misérable et de son sentiment d'aliénation.

Preuve circonstancielle

Le crime «parfait» de l'écluse avait l'avantage de rétablir l'honneur des Shafia et d'en expurger les corps malades. Encore eût-il fallu que les Shafia brouillent les pistes et qu'ils se la bouclent. La preuve retenue contre eux est circonstancielle, mais elle est très forte.

Sur les écoutes électroniques réalisées trois semaines après la mort des trois filles, Mohammad Shafia les traite de «putes» qui ont «trahi» la famille. Il n'a aucun regret. Un deuil pour le moins étrange. Avant les meurtres, le fils avait fait des recherches sur Internet à partir de mots clefs tels que «où commettre un meurtre». La Lexus des Shafia et la Nissan des filles avaient toutes deux des marques d'impact, ce qui porte à croire que la Lexus a été utilisée pour pousser la Nissan dans le canal. Et c'est sans parler de leurs déclarations à la police et des témoignages cousus de fil blanc livrés par le père Shafia et son épouse durant le procès.

Seule faiblesse de la preuve, la Couronne ne peut pas prouver comment les quatre femmes ont été noyées. Il n'y a ni témoins, ni images de caméras de surveillance pouvant expliquer comment la Nissan d'occasion, achetée une semaine avant par le père Shafia, s'est retrouvée au fond de l'écluse. Les trois accusés étaient sur les lieux, a assuré la procureure Laurie Lacelle. Le père a eu l'idée de la noyade, le fils a cherché le meilleur endroit pour le faire, et l'épouse a conduit ses propres filles et Rona à leur rendez-vous avec la mort. À l'inverse, la défense parle d'un banal accident.

Le juge Robert Maranger a passé la journée d'hier à lire ses directives aux jurés — il en avait pour 250 pages! Le juge a déterminé trois verdicts possibles pour les trois accusés: coupables de meurtre prémédité, coupables de meurtre non prémédité, et enfin non coupables.

Il n'est pas nécessaire que le jury arrive à un seul et même verdict pour les trois accusés, en dépit du fait qu'ils ont subi un procès conjoint. Le jury doit analyser la preuve qui pèse contre chacun d'entre eux et rendre trois décisions séparées.

Le palais de justice de Kingston était sous haute surveillance. À la suite d'un appel à la bombe, jeudi, des mesures de sécurité ont été mises en place, entre autres la présence de policiers de l'escouade tactique.

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Avec La Presse canadienne

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