Point chaud - Abattre «l'autre commission»

L’ancien patron de l’Unité anticollusion, Jacques Duchesneau, fait mine de pointer une arme sur sa tempe en expliquant au Devoir qu’il ne voulait pas servir de chair à canon en donnant des noms de personnes haut placées qui s’enrichissent personnellement lors de l’octroi de contrats publics.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’ancien patron de l’Unité anticollusion, Jacques Duchesneau, fait mine de pointer une arme sur sa tempe en expliquant au Devoir qu’il ne voulait pas servir de chair à canon en donnant des noms de personnes haut placées qui s’enrichissent personnellement lors de l’octroi de contrats publics.

Après le signal d'alarme lancé par son rapport sur la corruption et la collusion, Jacques Duchesneau fonde beaucoup d'espoirs sur la commission d'enquête Charbonneau pour éveiller les consciences et ainsi déboulonner «l'autre commission», celle qui est à la tête du crime organisé.

Dans une entrevue accordée au Devoir, l'ancien patron de l'Unité anticollusion du ministère des Transports a donné un aperçu de la structure qui chapeaute le crime associé à l'industrie de la construction. «Il y a peu de personnes qui ont le contrôle sur beaucoup de choses. [...] C'est un petit groupe restreint. C'est une commission qui décide qui peut être tué, combien on paie. Tout est réglé à un niveau qui nous échappe», a déclaré Jacques Duchesneau.

Selon lui, le contrôle de l'octroi des contrats publics, la fixation des prix, le partage des territoires, le trucage d'offres, tout ça n'est pas entre les mains d'une seule personne. La «commission» dont il parle s'apparenterait à un conseil d'administration d'une entreprise légitime. Elle compte peu de membres mais de très nombreux associés, des partenaires d'affaires et un vaste réseau de contacts.

Chaque secteur d'activité lié à la construction y collabore: firmes de génie-conseil, entrepreneurs en construction, syndicats et monde politique. Il est toutefois clair, pour M. Duchesneau, que, dans chaque domaine, on retrouve des groupes qui organisent les marchés, qui font de la collusion. C'est ce qui a souvent été identifié comme les «fabulous fourteen» chez les entrepreneurs et le «club des neuf» chez les ingénieurs.

Il souligne toutefois que ces structures tendent à évoluer; elles sont à géométrie variable. Le crime organisé «s'adapte» et «réagit à la pression» qui vient avec les projecteurs. Les individus évoluant dans cet univers se considèrent comme des gens d'affaires qui tentent d'éviter la publicité.

Cette «commission» mafieuse servirait de passerelle entre le Québec, l'Ontario et les États-Unis, souligne M. Duchesneau. «Les individus ont moins d'importance que la structure. C'est un crime organisé dont les revenus légaux sont de plus en plus importants. [...] Il y a toujours eu du crime, mais ils se sont donné une organisation qui fait en sorte que, s'il y a un parrain qui tombe, un autre prendra la relève. On est rendu là», affirme Jacques Duchesneau.

Ce dernier a recueilli, avec son équipe d'enquêteurs de l'Unité anticollusion (UAC), plus de 500 témoignages. Ce sont les informations recueillies qui ont permis de produire le rapport qui a provoqué une véritable onde de choc l'automne dernier, forçant même le gouvernement du Québec à instituer une commission d'enquête sur la construction.

Aujourd'hui, l'UAC a été intégrée à l'Unité permanente anticorruption sans Jacques Duchesneau. De son côté, la commission d'enquête dirigée par la juge France Charbonneau achève ses travaux préparatoires; les premières audiences publiques devraient débuter au printemps.

«Aller au fond des choses»


D'ici là, le travail d'investigation doit se poursuivre, croit M. Duchesneau. Lui-même est à préparer une série documentaire (10 épisodes destinés à la télévision) sur la corruption et la collusion. «Si l'année 2011 a été l'année des indignés, j'espère que 2012 sera l'année des indignes! Il faut leur mettre de la pression, parce que nous, comme citoyens, on a payé la note», lance-t-il en faisant une analogie avec le scandale Norbourg. «Il y a 1000 petits épargnants qui se sont fait laver. On a déchiré notre chemise sur la place publique en disant qu'il ne faut plus jamais que des gens comme ça commettent des crimes. Dans le dossier de la construction et des contrats publics, on est huit millions à se faire flouer, à trop payer. Est-ce qu'il y a quelqu'un qui peut s'insurger contre ça?»

Jacques Duchesneau croit que la commission Charbonneau a un rôle fondamental à jouer pour «aller au fond des choses». Cela implique de creuser davantage du côté politique.

Mais, de toute façon, il suffit de faire l'équation suivante, selon lui: «Les élections coûtent de plus en plus cher. Il y a de moins en moins de monde qui contribue aux partis politiques et, quand ils contribuent, ils donnent de moins en moins. Comment expliquer ça? Il y a un empire clandestin, et c'est ça que l'on doit regarder.»

Mais il ne faut pas croire que l'argent ne sert qu'à aider la politique. «Ce serait limiter le spectre du pouvoir de cet empire clandestin qui a beaucoup beaucoup d'argent», insiste M. Duchesneau.

Son rapport a établi un lien direct entre l'obtention de contrats municipaux et le versement d'un pourcentage de la valeur de ceux-ci (entre 3 et 5 %) dans les caisses électorales. Un seul exemple pointait en direction des partis provinciaux. «Il faudrait être naïf de penser que ça n'existe que dans les municipalités», laisse-t-il tomber.

Jacques Duchesneau soutient, en s'appuyant sur ce que lui ont raconté des témoins, qu'il y a également de l'enrichissement personnel. Il est catégorique: «Chaque fois qu'il y a un contrat d'accordé, il y a un montant d'argent donné à quelqu'un, une somme qui disparaît de l'écran radar. [...] Il y a des gens occupant de hautes fonctions qui s'enrichissent personnellement.»

Mais il tait les noms. Il refuse de servir de chair à canon, dit-il en pointant son doigt comme un revolver sur une tempe. L'Unité anticollusion n'avait pas les pouvoirs de faire les vérifications nécessaires; cette responsabilité échoit aux policiers. «Il y a un assainissement à faire dans la façon d'octroyer les contrats gouvernementaux et municipaux. Il faut que l'on se donne des règles de gouvernance et des règles d'éthique claires. Et si certains ne les respectent pas, il doit y avoir des conséquences», rappelle M. Duchesneau.

Il martèle la nécessité d'avoir du leadership pour stopper l'hémorragie et faire face à «l'autre commission» et à son armée d'avocats, de comptables et d'amis en tout genre.
 
50 commentaires
  • camelot - Inscrit 9 janvier 2012 01 h 45

    Franchement troublant

    En sommes-nous à revivre l'époque d'Al Capone ? Il est franchement inquiétant que ces individus aient pu profiter à ce point des lacunes notre société. Politique et pourriture semblent être synonymes.

  • Luc Lepage - Abonné 9 janvier 2012 06 h 01

    Vigilance

    Le public doit demreuré vigilant sur ce problème. Merci au Devoir de nous garder éveillé. On est sans doute pas au bout de nos surprises. Il y a des virages cruciaux à prendre au Québec et ce dans plusieurs domaines. Il faut une écologie globale, pas juste en l'environnement, mais aussi à l'autre environnement:éthique et sociétal.

  • Chantal_Mino - Inscrite 9 janvier 2012 06 h 02

    Bravo M. Duchesneau ! Lachez pas ! Continuez ! On vous aime comme ça. !

    Vous êtes un exemple d'altruisme pour le bien commun de la population québécoise, de générosité, d'honnêteté, d'intégrité, de courage et de persévérance pour 99% des québécois.

    Je vous souhaite une année 2012 remplie d'amour et de continuité dans ce que vous êtes et faites déjà, et je vous en remercie d'ailleurs ! Dans le fond, ce sont des voeux un peu égoïste, car je vous fais des voeux pour que le peuple québécois, donc ma propre communauté, puisse encore bénéficier du potentiel et de la belle personnalité que vous avez. Vous voir aller me fait du bien et m'encourage à persévérer dans l'action moi aussi. Merci encore !

  • Catherine Paquet - Abonnée 9 janvier 2012 06 h 06

    Défoncer des portes ouvertes...

    Il semble bien que Jacques Duchesneau, enivré par le mandat que lui avait confié le gouvernement Charest, par les recherches qu'il a effectuées et par le contenu d'un rapport rendu public "par accident", ne puisse plus se passer des projecteurs qui risquent bien de se tourner maintenant vers la Commission Charbonneau. Il veut conserver sa place dans le spectacle. Heureusement les media et la télévision, devenue le pain quoitidien des citoyens, lui fera une bonne place de sorte qu'il est facile de prévoir de quoi on parlera dans les chaumières en 2012.

  • Mimi37 - Inscrit 9 janvier 2012 06 h 09

    WOW!

    Qu'est-ce qu'on apprend de nouveau ? Pas grand chose à moins d'avoir déjà la tête dans le sable conçernant "le crime organisé"...

    Tant qu'au Devoir, il semble que la vente soit devenu la priorité plutôt que le contenu, comme c'est le cas avec plusieurs autres médias. C'est vraiment triste à regarder.