L'incroyable histoire du fort Cartier-Roberval (III de III) - Et si Roberval était resté?

Comme l'expliquait le premier article de cette série mercredi, la tentative d'établissement dirigée par Roberval en 1542-43 découlait de la volonté du roi François 1er de concurrencer l'Espagnol Charles Quint dans les Amériques.
Photo: Source: Art Resource, New York / Jean de la Roque, Seigneur de Roberval en Valois / François Clouet (Cote ART360256) Comme l'expliquait le premier article de cette série mercredi, la tentative d'établissement dirigée par Roberval en 1542-43 découlait de la volonté du roi François 1er de concurrencer l'Espagnol Charles Quint dans les Amériques.

Par un bel après-midi du mois d'août, il y a cinq ans, le premier ministre Charest annonçait en grande pompe la découverte à Québec des vestiges d'un des plus vieux établissements européens en Amérique du Nord, le Fort Cartier-Roberval. Qu'est-il advenu de ce chantier archéologique?

Québec — Que serait-il advenu du territoire québécois si la tentative de colonisation de Roberval en 1542-43 avait réussi? Nos rapports avec les Anglais auraient-ils été différents? Parlerait-on espagnol?

Les historiens répugnent en général aux spéculations de ce genre, mais certains chercheurs intéressés par l'épisode de Roberval ont gentiment accepté de se prêter au jeu pour le simple plaisir de la gymnastique intellectuelle. «On aurait probablement eu les Espagnols dans la gueule», suppose l'historien Jean Provencher. «Aujourd'hui, on causerait en espagnol!»

Comme l'expliquait le premier article de cette série mercredi, la tentative d'établissement dirigée par Roberval en 1542-43 découlait de la volonté du roi François 1er de concurrencer l'Espagnol Charles Quint dans les Amériques.

La présence des Français dans le nord était alors surveillée de près par les Espagnols. Dès les années 1530, rappelle l'historien Bernard Allaire, le roi d'Espagne avait donné l'ordre de couler les bateaux de Cartier.

Pour l'historien de la Commission de la capitale nationale Nicolas Giroux, bien des hypothèses sont possibles. «On ne saura jamais ce que l'histoire aurait pu être si les Espagnols avaient eu l'intérêt de coloniser jusqu'ici.»

Selon l'archéologue Gilles Samson, c'est une chose que de vouloir bloquer les Français, c'en est une autre que de vouloir s'installer ici. «La vallée du Saint-Laurent n'a jamais vraiment été contestée par les Espagnols parce qu'ils savaient que c'était froid, que ce n'était pas un pays très amical.»

Si le courrier était arrivé en retard?

Il faut aussi se tourner vers la géopolitique de l'époque pour comprendre pourquoi Roberval a abandonné la colonie en 1543. Aucun document écrit ne documente ce départ, mais beaucoup d'historiens l'attribuent à la reprise de la guerre avec les Espagnols. Le roi, présument-ils, avait besoin de ses meilleurs militaires auprès de lui et Roberval compte parmi ses proches.

L'équipe qui a fouillé le site de Cap-Rouge est convaincue que c'est lors du départ que le Fort a brûlé. «C'était une pratique courante d'incendier la structure avant de partir», souligne Gilles Samson. La plupart des artéfacts retrouvés sur place ont été préservés grâce à cette décision. En revanche, on n'en a pas trouvé beaucoup justement parce que le feu avait été planifié.

Mais n'eût été des demandes du roi, Roberval serait-il resté? Les raisons de partir ne manquaient pas... D'abord, Roberval avait échoué à trouver la route vers l'Asie, tout comme l'or et les diamants, souligne Gilles Samson. Et les motivations des Européens étaient beaucoup économiques.

En plus, l'hiver avait été dur et le scorbut avait emporté 50 habitants. Mais Bernard Allaire souligne que Roberval et son entourage en avaient vu d'autres. «C'est un militaire qui a traversé l'hiver dans les casernes de la frontière belge. Lui et ses hommes ont connu la famine, les morts. Pour eux, ce n'est pas si dur que ça.»

Gilles Samson renchérit. «En 1541, le roi voulait vraiment coloniser. C'est le mandat qui avait été donné à Roberval et il est très clair. On parle de donner des fiefs du territoire aux compagnons de Roberval.» Et ce n'est pas tout. «On a un document qui date de 1543 dans lequel François 1er commissionne quelqu'un pour ravitailler les installations de Roberval, donc on voit que les intentions de la France sont de continuer la colonie.»

Ironie du sort, la guerre avec l'Espagne prend fin dès l'année suivante, souligne M. Allaire. «C'est idiot. S'il était resté un hiver de plus ou si le courrier était arrivé en retard, Roberval serait resté là.»

Et alors ? «Ça aurait eu des implications incroyables», lance Nicolas Giroux. «La ville se serait développée ailleurs et les Anglais ne seraient peut-être pas venus.» Bernard Allaire pense que Roberval aurait pu maintenir la colonie «assez longtemps». «Ça aurait changé la donne avec les Indiens et la traite des fourrures aurait commencé plus tôt.» Les Français auraient peut-être quand même préféré les Antilles à la Nouvelle-France, mais «il y aurait eu plus de monde pour se défendre en 1759», poursuit l'historien.

Mais encore ? «Peut-être qu'ils auraient pu progresser vers l'intérieur, prendre New York, Boston, que les Anglais n'auraient pas occupés. Peut-être que les Anglais seraient plus allés vers les Antilles. Toutes les possibilités sont ouvertes.»

La ville de Roberval

En réponse aux lecteurs qui se demandaient si la ville de Roberval tenait son nom du sujet de cette série d'articles, la réponse est oui. «Le Roberval du Lac-Saint-Jean, c'est en l'honneur de La Rocque de Roberval parce qu'il avait fait un voyage au Saguenay», explique Bernard Allaire. «Mais le Saguenay de l'époque correspondait à peu près aux frontières de la Huronie.»

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Avec la collaboration de Dave Noël
10 commentaires
  • Jean Lapointe - Abonné 6 janvier 2012 07 h 58

    Ce que j'aurais préféré


    Moi ce que j' aurais préféré c'est que les Français ne soient pas venus fonder une colonie ici.

    Ou encore j'aurais au moins préféré que le Français dont je descends, qui est venu gagner sa vie à Montréal en 1653 avec Maisonneuve et qui y est resté, soit resté en France.

    Mes ancêtres n'auraient pas connu la conquête et moi aujourd'hui je ne serais pas obligé de me battre pour obtenir la liberté du peuple dont je fais partie et pour défendre ma langue, et je ne gèlerais par -20 degrés C.

    J'aurais préféré naître en France. Je ne sais pas quelle sorte de vie j'aurais eue en France mais au moins j'aurais fait partie d' un grand peuple avec une grande histoire et d'un grande culture. Je parlerais aussi un bon français.

    Et tant qu'à y être, je me serais organisé pour aller vivre dans le sud de la France quelque part en Provence.

    Mais, malheureusement ou heureusement , on ne choisit pas l'endroit où l'on naît et on ne choisit pas les problèmes auxquels on est confronté dans la vie et auxquels on doit s'attaquer si on veut être responsable.

    Il faut quand même reconnaître qu'il y a des gens qui sont plus chanceux que d'autres. Elle n'est pas juste la vie.

  • J.M. Rodrigue - Inscrit 6 janvier 2012 11 h 01

    La Renaissance, un mouvement vers l'horizontalité

    Douze ans après le départ de Coligny du Cap Rouge en 1543, Henri II (fils de François 1er) donna l’autorisation à Nicolas Durand de Villegaignon de fonder une colonie sur l’Île de Serigipe près des côtes du Brésil, où catholiques et protestants pourraient pratiquer sans contrainte leur culte respectif. Conspiration, traitrise, l’épopée française dura cinq ans au terme duquel les Français furent massacrés par les troupes portugaises.

    Tout cela pour dire qu’au XVIe s., le siècle était à l’horizontalité, à la découverte de terres lointaines et des autres, en opposition à la verticalité du Moyen âge, omniprésence de dieu.

    @ Jean Lapointe qui préférerait être ailleurs plutôt qu’ici je répondrais que nos ancêtres arrivés vers 1635-50 en pleine famine due à la sécheresse du climat en France ont fait preuve de beaucoup plus de courage… Pas facile de tout quitter, de braver le froid, les neufs tribus Iroquoiennes, partir sans revenir pour un avenir qu’ils croyaient meilleur. 15 à 17 générations de Lapointe plus tard, auriez-vous le sentiment que toute cette histoire fut un échec?

    Merci Madame Porter pour ces pages de notre histoire, merci également à vos collaborateurs.

  • J.M. Rodrigue - Inscrit 6 janvier 2012 11 h 15

    Serigipe, une autre tentative de colonisation française au XVIe siècle

    J’ajouterai concernant Serigipe que cette île porte aujourd’hui le nom de «ilha de Villegagnon» en souvenir de cet épisode sanglant du XVIe siècle.
    Jeanne-Mance Rodrigue

  • France Marcotte - Inscrite 6 janvier 2012 13 h 24

    S'il avait navigué à l'envers de l'hiver...

    Si si si...
    Imaginer sa vie en France, moi je vous approuve M.Lapointe. Pourquoi pas? La décision d'embarque sur le bateau ou non, cela a peut-être été l'affaire de quelques jours pour nos ancêtres après tout...à moins d'y avoir été contraints.
    Comme ce courrier à Roberval qui aurait aussi bien pu ne jamais arriver et tout changer.
    Quelques degrés à gauche ou à droite sur la toile du temps.

    Mais voilà il est arrivé ce qui est arrivé et moi je ne serai jamais Françoise Hardy et M.Lapointe Johnny Halliday.

    Mais que beaux romans on pourrait écrire là-dessus! De l'histoire-fiction pour inspirer un avenir incertain.

  • camelot - Inscrit 6 janvier 2012 13 h 45

    Mission impossible

    Roberval ne pouvait rester. À cause de la forte mortalité dûe au scorbut, la révolte et condamnation de d'autres Français et l'inimitié des Amériendiens à qui les gens de Roberval coupaient pieds ou mains pour s'amuser. Roberval avait un très mauvais caractère. Il a abandonné sa nièce sur une île. Il était venu pour se refaire financièrement et ça n'a pas marché. Cartier l'a abandonné.