L'Imperium mundi des temps modernes

La masse des 99 % d'un bord. L'élite du 1 % de l'autre. Le slogan des indignés d'Occupy Wall Street pourrait remporter un Oscar de la pub: «We are the 99 %», nous sommes les 99 %. C'est fort, très fort.

Mais ça veut dire quoi au juste? Est-ce vraiment toute cette masse contre une minime oligarchie? Et puis, n'est-ce pas ainsi que les humains vivent depuis toujours, ou presque?

Une fascinante étude (The Size of the Economy and the Distribution of Income in the Roman Empire), publiée dans le Journal of Roman Studies (numéro 99), permet d'oser comparer. Les historiens Walter Schiedel (Université Stanford) et Steven Friesen (Université du Texas) ont passé en revue toute la littérature disponible, y compris la Bible et les livrets de comptes des grands domaines de l'Imperium romanum, pour évaluer l'état de la richesse de l'empire à son zénith de puissance, autour de 150 de notre ère. Les deux savants estiment que le 1 % des Romains les plus choyés accaparait alors environ 16 % de la richesse. On répète: seize pour cent.

L'empire abritait quelque 70 millions d'habitants. Tout en haut de la hiérarchie, la classe sénatoriale faisait à peine 600 membres. Au-dessus d'eux trônait une poignée de patriciens et, juste en dessous, on retrouvait les membres de la classe des chevaliers. En élargissant généreusement les ordres et les divisions sociales, l'étude estime que les 1,5 % les plus fortunés jouissaient de 20 % de la richesse totale de l'empire.

Qu'en est-il deux mille ans plus tard, dans l'Imperium mundi de notre temps? Pour oser poser la question, il faut évidemment tourner les coins ronds et accepter l'idée que l'échelle sociale est en fait un escalator: la hiérarchie demeure, mais toute la société se déplace en même temps. Un très riche Romain possédait des centaines d'esclaves. Un sans-abri de Montréal peut se faire soigner gratuitement, comme tout le monde.

Le coefficient de Gini (d'après le statisticien italien Corrado Gini) permet de mesurer le degré d'inégalité de la distribution des richesses dans une société. Le taux suivi par la CIA elle-même (Distribution of family income, Gini index, sur le site cia.gov) place la Namibie, les Seychelles et l'Afrique du Sud en tête de la liste honteuse. Le premier pays européen de la liste, le Portugal, apparaît au 73e rang. La France est au 102e, le Canada au 105e, la Norvège, la Hongrie et la Suède ferment la marche et se révèlent donc les plus égalitaires du monde.

Les États-Unis arrivent au 40e rang sur 140, entre la Bulgarie et le Mozambique, le Cameroun et l'Iran. Tous comptes faits, ce pays apparaît finalement plus inégalitaire que la Russie. réputée pour ses oligarques milliardaires.

Aux États-Unis, la fine pointe concentrant un pour cent de la pyramide sociale accapare au moins le tiers de la richesse totale nationale. Le tableau s'avère encore plus inégalitaire quand les comptes considèrent la richesse financière: le 1 % des Étatsuniens les plus choyés possèdent alors plus de 40 % de la richesse. On répète: les mégafortunés américains d'aujourd'hui concentrent au moins deux fois plus de richesses que les anciens superopulents romains.

«Ces chiffres brossent le tableau de deux Rome, l'une d'une richesse appréciable, sinon fabuleuse, l'autre de maigres revenus permettant de survivre au jour le jour, sans toutefois pouvoir prospérer», résume une analyse de l'enquête savante mise en ligne il y a quelques jours sur le site Persquaremile.com. «Les riches se concentraient d'ailleurs largement dans les villes, ce qui n'est pas sans rappeler la situation actuelle aux États-Unis. En effet, en se basant sur une mesure largement utilisée de l'inégalité des revenus, le coefficient de Gini, la Rome impériale paraît un peu plus égalitaire que les États-Unis.»

Richesse canadienne

Et le Canada? Ici, le top 1 % accapare autour de 15 % du total des revenus. Il faut remonter au début des années 1920 et à la fin des années 1930 pour retrouver une aussi forte concentration de la richesse.

Entre ces deux points, pendant la Grande Dépression, les superriches ont augmenté leur ponction à 17 % d'un total en chute. Après la Deuxième Guerre mondiale, la fiscalité a constamment grugé le magot jusqu'à le faire diminuer de moitié, soit 8 % du total, au début des années 1980. Les politiques néolibérales et la mondialisation (avec la financiarisation croissante de l'économie) a ensuite vite fait remonter la courbe jusqu'à ce 15 % actuel, soit à peu près au seuil de la Rome antique, il y a deux millénaires...

O Fortuna, Velut luna, dit le poème latin. Ce n'est finalement pas si vrai: la chance ne varie pas comme la lune. Au contraire, la division inégalitaire se maintient. Pire: la magnifique idée d'égalité vacille et meurt dès qu'elle n'est plus portée par un slogan et des actions revendicatrices...

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