Les sites d'injection - La nécessité de traiter une catégorie de patients fragiles

Avant de prendre sa retraite, le directeur de la Santé publique, Richard Lessard, a mis la table pour l'ouverture de sites d'injection supervisée (SIS), un service qui lui tient à cœur pour venir en aide à un groupe «parmi les plus vulnérables» de la société, celui des utilisateurs de drogues par injection (UDI).

Rarement un directeur de la Santé publique est-il allé aussi loin que le Dr Lessard dans la défense du droit à la santé des plus démunis. L'ouverture de SIS ne se résume pas à un programme pour limiter la propagation des maladies infectieuses telles que le VIH et l'hépatite C. C'est aussi pour lui une politique pour réduire les inégalités en santé et faciliter l'intégration sociale des UDI.

Peu avant que la Cour suprême confirme la pertinence et le bien-fondé d'Insite, le seul site d'injection en activité au Canada, à Vancouver, l'Agence de la santé et des services sociaux de Montréal a entrepris une consultation exhaustive de ses principaux partenaires: policiers, commerçants, citoyens, élus municipaux, travailleurs communautaires, UDI, etc.

L'étude de faisabilité publiée le 16 décembre dernier, sous la plume du Dr Lessard et de Carole Morissette, contient une mine d'or de renseignements présentés dans un langage clair, ne laissant place à aucune ambiguïté. «Les raisons qui justifient l'implantation d'un SIS à Montréal tiennent en peu de mots: épidémie des infections causées par le VIH et le VHC et surmortalité chez les personnes UDI», écrivent les auteurs.

La Santé publique sonne l'alarme, et pour cause. Entre les années 2000 et 2005, environ 51 personnes ont succombé à une surdose chaque année. De 2006 à 2009, les drogues injectables ont fauché 72 personnes par an. Les drogues les plus pernicieuses ne sont pas celles qu'on imagine habituellement. L'usage d'opioïdes médicamenteux (Dilaudid et Hydromorph-Contin) a le plus contribué à la hausse des décès. Les médicaments d'ordonnance arrivent au deuxième rang des substances de prédilection des UDI, entre la cocaïne, bonne première, et l'héroïne, troisième.

La distribution de seringues, à raison de 973 000 par année, ne suffit pas. À Montréal seulement, il faudrait en distribuer 15 millions pour couvrir l'ensemble des besoins!

Pas dans ma cour

Comme l'a constaté avec éloquence la Cour suprême dans son arrêt favorable au maintien d'Insite, la toxicomanie n'est pas un choix, mais une maladie. Les mesures de réduction des méfaits, telles que la distribution de seringues et les SIS, constituent de meilleures solutions que l'application stricte du Code criminel pour aider les UDI à se prendre en mains. Il s'agit de les traiter «comme des patients, non comme des criminels», estime la Santé publique.

Ce courant et ses valeurs sous-jacentes d'humanisme et de tolérance restent en travers de la gorge de certains groupes d'intérêt, en particulier les citoyens et les commerçants de Ville-Marie. La Santé publique est persuadée d'avoir levé les obstacles à l'implantation des SIS auprès de ces groupes volubiles, qui craignent un surplus de problèmes sociaux dans un quartier déjà bien pourvu au chapitre de la misère humaine.

La Santé publique recommande l'ouverture de trois sites et d'une unité mobile en simultanée, pour éviter que les UDI convergent tous vers un site unique au centre-ville, un phénomène qualifié «d'effet pot de miel». Le Dr Lessard assure aussi qu'il y aura des infirmières qualifiées sur place, grâce à l'étroite collaboration de l'Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec (OIIQ). On prévoit également l'adoption d'un code de vie pour les futurs usagers des SIS, afin de faciliter la cohabitation avec le voisinage: interdiction de trafic, de sollicitation et de violence aux abords des sites, désignation de responsables de communications et de ramassage des seringues, implication des UDI, médiation sociale, etc.

Grâce à cette approche pragmatique, la Santé publique a reçu des appuis de taille de la part de l'administration Tremblay et du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). La balle est maintenant dans le camp du p.-d.g. de l'Agence, David Levine, et du ministre de la Santé et des Services sociaux, Yves Bolduc. Tôt ou tard, il faudra bien que Québec fasse une demande d'exemption à la Loi réglementant certaines drogues et autres substances, condition essentielle à l'ouverture de SIS. Malgré l'éclatante victoire d'Insite en Cour suprême, il faut encore obtenir la permission d'Ottawa, qui détient la compétence en matière criminelle, pour suspendre l'application des lois sur les drogues dans l'enceinte d'un SIS.

Le peu d'enthousiasme avec lequel les conservateurs ont accueilli le dénouement de la saga d'Insite laisse présager des lendemains difficiles. Les délais et les embûches bureaucratiques pourraient donner le temps nécessaire aux opposants pour organiser la contre-attaque. Déjà, lors de la publication de l'étude de faisabilité, une coalition de résidants et de commerçants de Ville-Marie a fait savoir qu'elle était contre l'implantation des SIS. L'idée est bonne en principe, mais sa mise en application produira «un effet d'attraction et de rétention d'individus problématiques», craint-elle.

La Santé publique a beau dire, études à l'appui, que les SIS n'entraînent pas une recrudescence de la criminalité, rien ne fait disparaître le syndrome du «pas dans ma cour».