Les grands débats - Le temps du temps des Fêtes

Dans les veillées d’autrefois, comme illustré dans cette aquarelle datant de 1915, les gens dansaient au centre de la pièce, tandis que les autres invités discutaient autour d’eux.<br />
Photo: Source : Edmond J.-Massicotte Dans les veillées d’autrefois, comme illustré dans cette aquarelle datant de 1915, les gens dansaient au centre de la pièce, tandis que les autres invités discutaient autour d’eux.

Entre la Wii et les plats préparés congelés, que reste-t-il du temps des Fêtes? Les soirées ne sont plus ce qu'elles étaient: à la messe de minuit, à la tablée bien grasse, aux cantiques et chansons à répondre, aux nuits où on swinguait la bacaisse dans l'fond d'la boîte à bois, on oppose (fini le religieux) une surenchère gastronomique de trouvailles première pression à froid, l'écoute commune du télévisuel Bye Bye, des chansons des Beatles ou de Leonard Cohen reprises en chœur, des jeux de cartes, des vœux chattés sur Facebook ou transmis de visu par Skype. Portrait de groupes sur le party, d'hier à aujourd'hui.

Les Canadiens français l'espéraient et le préparaient, ce temps des Fêtes qui venait casser la saison morte où le climat empêchait le travail de la terre. La tablée traditionnelle commençait à se mitonner début décembre, en même temps que l'Avent, ce carême light, cette «période de privation qui permettait de faire maison nette sur le plan spirituel pour se préparer à accueillir Jésus», comme le rappelle la professeure d'ethnologie au Département d'histoire de l'Université Laval, Martine Roberge. Pratico-pratique, cette pénitence permettait aussi de cumuler les provisions pour les visites des Fêtes.

Le bal des préparatifs s'ouvrait à l'Immaculée-Conception, le 8 décembre, par le temps des boucheries. C'était la saignée du cochon et la mort du veau gras, de sanglantes corvées partagées par l'entourage, qui repart en échange de ce travail de mains sales avec les généreux «morceaux du voisin» qui vianderont les casseroles des festins à venir.

Car il fallait préparer des denrées pour ce «cycle de 12 jours qui débutait avec Noël et se terminait le 6 janvier, aux Rois, dont les deux pôles étaient Noël et le jour de l'An», précise l'ethnologue. On le sait, Noël était la célébration sacrée, la fête symbolique de la naissance de Jésus, célébrée avec la famille immédiate et la paroisse aux notes des cantiques. On devait aligner souvent trois messes, réveillonnant d'une collation frugale après la messe de minuit, poursuivant avec les deux grands-messes du 25 décembre.

S'enchaînait, à partir du 25 décembre à midi, le cycle des visites. «Bonjour le maître et la maîtresse»: on prenait la route vers la famille élargie pour échanger les étrennes, se visiter «de bons trois, quatre jours». Et c'est là, rappelle la spécialiste des rites et rituels Martine Roberge, que le party «pognait».

Le violoneux «prenait le plancher», accompagné ou relayé par le piano, et au XXe siècle par l'accordéon. On dégageait le centre de la cuisine pour les «contredanses, qui se faisaient côte à côte et face à face, et prenaient moins de place que les sets carrés à huit couples. On attendait le solo de ma tante en placotant, la soirée allait comme elle pouvait, pas planifiée». Les chansons à répondre, les énumérations à paliers — «Il n'y a qu'un seul Dieu qui règne dans les Cieux / Dis-moi pourquoi deux, deux testaments / Dis-moi pourquoi trois, trois patriotes...» — incitaient à s'époumoner. Un reel appelait les gigueurs à leurs 30 secondes de gloire. Une légende pouvait se creuser un chemin parmi les nouvelles des récoltes et des cousins absents.

Sur la table, côté salé, les très carnées tourtières, les ragoûts, les pâtés à la viande et le cipâte. Côté sucré, les croquignoles, ou pets de soeurs, les tartes au sucre et à l'érable, le sucre à la crème, les beignes, l'éternelle bûche et les gâteries qu'étaient alors les raisins et les oranges. L'influence anglo-saxonne apportera les gâteaux aux fruits et les shortbreads. Le tout fortement arrosé de «bagosse», ce whisky de mélasse et de céréales «alambiqué au fond de l'étable», qui côtoyait les bouteilles de gin achetées et de vin de patates.

À Montréal, c'est sur la place Royale, en 1642, qu'on fête la première fois Noël, rappelle l'historien et documentaliste au musée de Pointe-à-Callière Éric Major. Après la Conquête de 1760, le réveillon devient de plus en plus copieux. Les Anglais, plus frugaux par protestantisme, sont frappés par le faste, l'esprit de fête et l'extravagance des Canadiens français. Ce n'est qu'en 1781 qu'arrive le premier sapin de Noël: le résineux illuminé de chandelles s'allume à Sorel du feu des Von Riesel, immigrés d'Allemagne, qui traînent avec eux cette tradition alsacienne, précise encore Éric Major.

La bonne chanson

Noël trahit ses origines religieuses jusque dans les chants sacrés que diffusent encore les radios. Minuit chrétien, Les anges dans nos campagnes... Pour inculquer la bonne parole, l'Église «empruntait les airs des chansons païennes et changeait les paroles pour en faire des chants religieux», rappelle Danielle Martineau, médiatrice du Centre du patrimoine vivant de Lanaudière (CPVL). Plusieurs textes partagent ainsi un même air. Une version de La 'tite jument est ainsi une rare chanson de Noël où le Seigneur ne finit pas par se montrer le bout du suaire au coin d'un couplet. Quand la religion s'est défilée, la tactique a été inversée: Dans cette étable est devenue «Dans la cuisine / Tout est bien préparé / Pour les gueules fines / De toute la parenté». Et Nouvelle agréable s'est abâtardie vers le plus paillard «Nouvelle agréable / Johnny Picoté m'a piqué...», que chante madame Martineau au bout du fil.

Avant, maintenant

Si la religion a foutu le camp, le désir de partager, de se retrouver et de faire la fête demeure la clef de voûte du temps des Fêtes. Le besoin est ancestral, selon Danielle Martineau, médiatrice au CPVL: «Se ramener à comment, dans le moment le plus noir du cycle des saisons, les gens ont passé cette épreuve de la longue nuit en mettant sur la table tout, tout ce qu'ils avaient. Même si à l'époque ils n'étaient pas sûrs qu'il allait en rester pour plus tard.»

«L'idée des fêtes, il ne faut pas l'oublier, c'est le rassemblement», rappelle l'ethnologue Martine Roberge. La grande différence aujourd'hui? Le temps. «Dans la société traditionnelle, même sans faire d'opposition urbain-rural, tout le monde avait le même rythme, qui suivait les saisons et le travail de la terre. Donc, tout le monde vivait les mêmes traditions en même temps. Au lieu d'être cyclique, le temps maintenant s'est comme aplati», précise la professeure de l'Université Laval. Le travail s'est démocratisé, le rythme s'est accéléré, le stress s'est minuté, les communications gardent l'esprit lié. «On est dans un même espace-temps, tout le temps. On n'a plus de temps commun, on a du temps individuel. Nos occasions de rassemblement collectif ont complètement changé de sens, du fait que l'individu est au centre de tout. Il reste très, très peu d'occasions de rassemblement où tout le monde est disponible en même temps.»

Le clivage entre d'un côté le travail et de l'autre le divertissement et le repos s'est aussi recousu. La notion de loisir s'est métamorphosée et massifiée. «Les loisirs varient au gré de chacun. On a introduit plein de petits rituels au jour le jour, comme la pause café, l'apéro ou regarder un DVD, pour se donner une plus grande impression de liberté pendant le temps imposé du travail. Mais c'est peut-être un leurre.» Les secondes glanées sur Twitter et Facebook sont de ce même élan de distractions tissé dans les heures ouvrables.

Acheter pour se racheter


Ce manque de temps et de présence, le fêtard contemporain cherche à le racheter par une surabondance matérielle. Saint Nicolas a été récupéré par Coke pour inciter à la dépense, et la symbolique n'est pas innocente. Pour compenser les trois ou quatre jours qu'on ne peut se permettre de passer en famille, se multiplient les cadeaux. On ne fait plus la nourriture, on l'achète, recherchant le terroir, le produit du petit artisan, montant les enchères à la délicatesse lors des soupers.

«Ça me semble une forme de déculpabilisation», estime Martine Roberge. La table s'est allégée à la suite de l'évolution des connaissances en santé, de la facilité, grâce aux importations, d'obtenir fruits et légumes à longueur d'année et des changements des constitutions physiques et du mode de vie. «On est des "pousseux de crayons" et des "tapeux de claviers"», dit Roberge en rigolant, et non ces «bûcheux» capables de faire de la combustion de graisse alimentaire quasi spontanée. L'ouverture sur le monde, marquée par l'Expo 67 et poursuivie avec l'arrivée des immigrants, a contribué à faire éclater et à enrichir le menu.

Alors que le jour de l'An est devenu de plus en plus une affaire d'amis, Noël est resté familial. Les gamins, de plus en plus, sont devenus objets de la célébration. Comme la Nativité était déjà liée à l'enfance, avec le petit Jésus dans la crèche, un glissement au milieu du XIXe siècle a amené les étrennes du Nouvel An sous le sapin de Noël. Dans certaines familles, la gestion des cadeaux, surmultipliés par les ménages reconstitués, devient problématique. Comme le mélange des sens et des symboles: une collègue a eu la surprise de voir son enfant mené par la garderie à l'église... où le père Noël distribuait des cadeaux.

«C'est de la simili abondance, purement matérielle», se désole Danielle Martineau. Alors que se débrancher, sortir les paquets de cartes, chanter autour d'un piano ou d'une guitare et redonner du temps au temps est infiniment plus simple. Et peut-être plus significatif.

L'instinct de la tourtière

«La musique et la chanson traditionnelles ont commencé à décroître avec l'arrivée de la télévision. La télé nous a emmenés dans un autre monde: les gens, au lieu de se divertir eux-mêmes, se sont mis à se laisser divertir», estime Lisan Hubert, du Centre régional d'animation du patrimoine oral. Le nouveau rituel de l'écoute de la grand-messe du Bye Bye et autres infomanisées revues de l'année a ainsi remplacé le violon et l'harmonie.

Avec Danielle Martineau du CPVL, Mme Hubert a rencontré 60 familles où se pratiquait la tradition. «On disait: "On ne se voit plus, les gens n'ont plus de grandes maisons, c'est trop d'ouvrage de recevoir", mais on trouvait ça plate de ne plus se retrouver. Les jeunes n'ont pas l'instinct de leurs grands-mères pour recevoir de 50 à 60 personnes pendant deux jours...» Appelons ça l'instinct de la tourtière. Pour garder la tradition orale vivante, le nerf de la guerre semble être le même que pour garder l'esprit des Fêtes: se voir dans un même lieu. Être présents, ensemble. Prendre le temps.

«Je vois les années 2000 comme un désir de réconciliation avec nos racines, analyse Martine Roberge. On veut reproduire certains mets traditionnels, version santé. Chaque famille, à coup d'ajouts et de retraits, compose son menu et ses propres traditions. De nouveaux phénomènes apparaissent, comme ces familles qui partent dans le Sud dans le temps des Fêtes. C'est une manière moderne de se transposer dans un espace clos, tout le monde ensemble. La technologie et ses façons d'être si proches, quand en fait on est loin, vont peut-être permettre un nouveau type de rassemblement. Il y a dans la fête traditionnelle ce rassemblement direct qui permet de se toucher, de s'embrasser.» Ces étreintes et embrassades deviendront-elles folkloriques ou resteront-elles d'incontournables éternelles? Les Noëls à venir le diront.
3 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 24 décembre 2011 13 h 09

    Votre texte

    Von Riesel n'a rien d'un immigrant, comme vous le dites en citant Éric Major. Et son nom est Friedrich Adolph von Riedesel, à la tête d'un des régiments, celui de Brunswick, formé de mercenaires allemands et suisses, envoyés pour protéger les loyalistes britanniques. Haldimand lui fit construire une maison à William-Henry, qui deviendra Sorel. Cette maison deviendra par la suite une résidence secondaire pour les gouverneurs, les commandants militaires stationnés à Québec et les membres de la famille royale qui visitent l'Amérique du Nord britannique. Cette maison qui verra le premier sapin de Noël, une tradition allemande.

  • Roland Berger - Inscrit 26 décembre 2011 17 h 41

    Coincé

    Le Québec est coincé. Veut-il faire respecter son identité culturelle que des nostalgiques du catholicisme lui rappellent que ce dernier a été le principal creuset de sa culture. Même problème que pose le port de vêtements religieux par des musulmanes, ces dernières clamant qu'il s'agit de choix culturels.
    Roland Berger

  • France Marcotte - Abonnée 27 décembre 2011 10 h 05

    L'effet de l'industrialisation

    Le point tournant à toutes ces coutumes, à cette notion du temps proche des saisons et des rythmes humains, n'est-ce pas le rouleau compresseur aplanissant de l'industrialisation?

    "Le travail s'est démocratisé...", dit l'ethnologue.
    Pour certains il y eu amélioration des conditions de vie mais pour plusieurs autres?
    Des horaires de travail de bêtes de somme liées au temps de la machine et des salaires de crève-faim au service d'industriels empochant les profits...n'est-ce pas ce qui a broyé le temps des humains partout dans le monde?
    Qu'est-ce qui aurait pu arriver d'autre, comment tout n'a pu aller ensuite qu'en nous isolant, nous désolidarisant?
    Heureusement, le temps humain peut encore être retrouvé...pour le moment.
    Vivement une organisation du travail à visage humain...avant qu'on oublie à quoi ça ressemble.