La personnalité de l'année 2011 - L’indigné

Manifestation à Montréal en octobre dernier, dans le cadre de «Occupons Montréal». <br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Manifestation à Montréal en octobre dernier, dans le cadre de «Occupons Montréal».

Le monde bouge, s’active, s’indigne, se révolte et bascule à nouveau. L’an 2011 a vu germer d’innombrables soulèvements dans beaucoup de pays, certains pacifiques et limités, d’autres violents et massifs, notamment dans les pays arabes. Il faut évidemment des révolutionnaires pour faire la révolution. Le révolté, l’insurgé, le manifestant, l’indigné sont donc devenus incontournables cette année.

«Ils sont en désaccord, ils revendiquent, ils ne sont pas désespérés, même si on leur a répondu à coups de gaz lacrymogènes et de pluie de balles, a expliqué le Time Magazine en choisissant «the protester» comme personnalité de l’année 2011. Ils ont littéralement incarné l’idée selon laquelle l’action individuelle peut apporter des changements collectifs considérables.»

Le mot de l'année

Dans le même esprit, le mot «occupy» a été couronné «word of the year» par le linguiste de la radio publique américaine. Le mot a servi à désigner les mouvements d’occupation qui ont germé dans les villes occidentales sur le modèle d’Occupy Wall Street, une pratique elle-même importée de l’Espagne. La terminologie virale est maintenant déclinée sur toutes les plateformes, avec des pages Facebook rigolotes et une place parmi les mots-clics les plus populaires de l’année sur Twitter, le réseau de microblogage.

Mais qui désigne ce mot? Y a-t-il un indigné-type, transfrontalier, quasi universel? À coup sûr, il est assez jeune, généralement éduqué et plutôt technophile. En plus, en général, l’indigné de l’année ne s’oppose pas à la mondialisation tout en souhaitant en modifier le cours.

Cela dit, il y a indigné et indigné, comme il y a occupation et occupation. Le Caire n’est pas Québec. La place Syntagma à Athènes n’est pas le Zuccotti Park de New York, ni le square Victoria de Montréal, ni la Puerta del Sol de Madrid.

La graine du printemps arabe 2011 a été semée à la fin de l’automne 2010, le 17 décembre, quand le jeune marchand de fruits tunisien Mohamed Bouazizi s’est immolé pour protester contre l’injustice de son traitement par les crapuleuses autorités qui rançonnaient sans cesse. Son décès, le 4 janvier, a déclenché des émeutes, entraîné la chute du président Ben Ali, mis le feu au Proche-Orient.

De l'Espagne

En Europe, le mouvement de contestation est parti le 15 mai quand quelques centaines de jeunes se sont rassemblés dans la capitale espagnole pour dénoncer le système économique enrichissant les riches, paupérisant la classe moyenne, la classe politique complice et inapte, l’avenir bouché. Le mouvement du 15 de mayo de «los indignados» s’est propagé et l’onde de choc a atteint Manhattan à la mi-septembre quand quelques dizaines de personnes ont décidé d’occuper Wall Street. Assez rapidement, le pays de la formule-choc a accouché d’un slogan claquant comme un drapeau: «Nous sommes les 99 %.»

Cette masse s’appauvrit sans cesse, paye ses impôts quand elle travaille, subit les effets catastrophiques de la dislocation économique, sociale et politique. Les happy few, le 1 % quoi, contrôlent un bon tiers des revenus annuels. Les indignés américains réclamaient d’abord une meilleure répartition des richesses. Ils parlaient finances, sauvetage des banques, primes aux dirigeants, dettes personnelles. Ils visaient souvent Wall Street davantage que Washington.

Les revendications ont vite gonflé pour inclure par exemple la légalisation des drogues et de la prostitution, la fin de la guerre en Afghanistan, le respect des lois environnementales. Les indignés européens comme les indignés canadiens et québécois ont aussi élargi la perspective pour réclamer une mutation profonde du «système», à commencer par plus de démocratie.

Les révoltés du monde arabe voulaient aussi se débarrasser des profiteurs en tous genres. Après tout, leurs sociétés exacerbent et reproduisent leurs pires défauts, avec magouilles, rapines, népotismes et dictatures à tous les étages.

Comme un pendule

Il faut tout de même se garder une grosse gêne et relativiser la réalité concrète des différentes indignations. Il a fallu peine et courage pour que le printemps arabe bouleverse fondamentalement certaines sociétés du Proche-Orient. Le peuple syrien paye encore quotidiennement de son sang sa volonté de vivre et de survivre autrement.

Les sociétés occidentales semblent plutôt osciller comme un pendule, des masses de la résignation aux franges de l’indignation. Dans son bilan de l’actualité 2011, la firme Influence communication affirme que «les indignés auront difficilement réussi à faire passer leur message dans les médias» et que «la plupart du temps, les médias ont rapporté les histoires de faits divers liés aux campements des indignés dans les villes canadiennes: itinérance, dangerosité des sites, drogues, interventions policières, etc.»

En fait, les relevés médiatiques montrent que, si la télé-réalité Occupation double avait été un mouvement d’indignés, elle aurait terminé en tête du palmarès de la médiatisation au Québec, devant Occupy Wall Street...

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Cette série consacrée aux grands événements de 2011 se poursuivra jusqu'au 3 janvier, avec un nouveau texte mis en ligne à chaque jour.

24 commentaires
  • G. Yansoun - Inscrit 23 décembre 2011 15 h 34

    Vivre la révolution

    La meilleure façon de se débarrasser d'un excès de poids, c'est de changer son mode de vie, Les Syriens ont adopté la même stratégie dans leur lutte pour se débarrasser de la dictature.

  • Jean-Michel Picard - Inscrit 23 décembre 2011 20 h 04

    Jusqu'à la victoire !

    «Soyons réalistes, exigeons l'impossible.»
    Che Guevara

  • Guy Vanier - Inscrit 23 décembre 2011 20 h 33

    Vous êtes pas tannés de mourir, bandes de caves? C’est assez!

    un indigné du Québec!

  • Richard Evoy - Abonné 24 décembre 2011 05 h 29

    Influence communication?

    Le mouvement #Occupy n'est d'après moi qu'une des manifestations visibles d'une idée, d'un "zeitgeist" et non d'un simple idéologie politique. C'est l'idée que le système actuel est corrompu au-delà de toute possibilité de réforme et que nous nous dirigeons tout droit vers la catastrophe planétaire si nous ne faisons rien. Que c'est le temps de reprendre le contrôle de notre destin collectif, de la nécéssité de remettre en question nos idées préconçues et nos valeurs individuelles et collectives dans l'espoir de pouvoir rebâtir une civilisation qui aura comme seul but le bien-être et la pérénité de l'espèce humaine et des autres espèces habitant la Terre. Contrairement à ce qui s'est passé à la genèse d'autres révolutions, ce n'est pas le message d'une "élite montante" qui essait de faire la promotion de son idéologie auprès de "masses populaires" stupides. C'est un mouvement visant à susciter des prises de conscience individuelles, sans stratégie, sans demandes et sans leaders. C'est, je crois, ce qui le rend si puissant mais, en même temps, aussi insaisissable pour des analystes habitués au cadre de pensée habituel. C'est un phénomène sans précédant parce qu'impossible avant l'avènement de l'internet. J'ai 48 ans , ingénieur et dirigeant d'entreprise et j'ose dire publiquement que je soutiens le mouvement. La semaine dernière à Sherbrooke à une conférence sur le Plan Nord, j'ai surmonté la peur du ridicule en prenant le micro pour demander à Jean Charest s'il croyait à la croissance économique infinie, Réponse du premier ministre?....du bla bla de politicien, une "cassette jovialiste" sans rapport avec la question. Que les journalistes du Devoir fasse leur travail et aille donc lui reposer la question, ou d'autre VRAIES questions... "Rien n'est plus puissant qu'une idée dont le temps est venu" - Victor Hugo

  • vincent dostaler - Inscrit 24 décembre 2011 05 h 34

    La responsabilité de manifester son indignation

    Les indignées des pays arabes ont besoin de l’indignation de l’Occident… en fait, de tous les humains dignes de ce nom.

    Notre avenir est indubitablement interconnecté au sein d’enjeux planétaires majeurs. À quoi bon payer de son sang pour la démocratie si dans vingt ans la survie dans un environnement totalement bouleversé devient un défit insurmontable? À quoi bon risquer de devenir la cible des tireurs fous d’États totalitaires si l’impérialisme et le corporatisme à l’échelle mondiale écrasent toute chance de parvenir à une vraie démocratie? À quoi bon chasser les tyrans si c’est pour donner encore plus de place au despotisme des marchés financiers?

    Les révoltes du Moyen-Orient, les « indignados » de Madrid, les occupants de Wall Street et de partout ailleurs appellent le même mouvement de changement pour la survie de la race humaine. Le mensonge, la cupidité, la corruption, la manipulation des médias de communication, la déresponsabilisation des citoyens, les obstacles aux libertés, à la créativité et l’innovation… Les mêmes adversaires. Le même combat!

    Trois nouveaux paradigmes nous placent devant la nécessité, mais aussi la possibilité d’agir… Pour la première fois de l’histoire, les humains, par leurs excès, menacent leur propre survie. Pour la première fois de l’histoire, les informations nécessaires à la prise de conscience de ce fait circulent à travers toute la planète. Et pour la première fois de l’histoire, les outils qui peuvent permettre une mobilisation à l’échelle mondiale sont en place.

    Les peuples, s’ils s’unissent, ne seront pas vaincus!