Wall Street est toujours occupée

Un manifestant fait un signe de victoire lors de la marche de jeudi dans les rues de New York.
Photo: Agence France-Presse (photo) Allison Joyce Un manifestant fait un signe de victoire lors de la marche de jeudi dans les rues de New York.

Deux jours après l'évacuation forcée du parc où ils campaient, les indignés de New York ont célébré cette semaine les deux mois d'existence du mouvement Occupy Wall Street en menant une série d'actions et de manifestations à travers la ville. Loin de se considérer affaiblis par le démantèlement de leur quartier général du sud de Manhattan, ils y voient au contraire une occasion de renforcer et de réinventer leur mouvement. Reportage chez les indignés new-yorkais pendant une semaine mouvementée.

Le Devoir à New York — Depuis qu'ils ont été brusquement délogés du parc Zuccotti dans la nuit de lundi à mardi, tous les indignés rencontrés dans les rues de Manhattan ont ce seul message à envoyer, bien résumé par l'un des porte-parole, Patrick Bruner: «Ce n'est pas du tout terminé. Au contraire, ce n'était que le commencement et ça deviendra rapidement évident pour ceux qui en doutent.»

La riposte, en effet, ne s'est pas fait attendre. Toute la journée jeudi, les indignés ont mené une série d'«actions directes» qui ont fortement perturbé certains endroits névralgiques de New York — dont Wall Street, pris d'assaut dès avant l'ouverture de la Bourse. Même si cette journée de manifestations était prévue depuis longtemps, les organisateurs d'OWS suggèrent d'y voir surtout un présage de ce qui s'en vient dans les prochaines semaines.

«Nous n'occupions pas seulement un parc, nous occupions Wall Street. Et c'est ce que nous continuerons à faire dans les prochaines semaines, que ce soit avec ou sans campement», affirmait mercredi Patrick Bruner, ajoutant qu'OWS cherchera néanmoins par tous les moyens à se réinstaller au parc Zuccotti ou ailleurs.

Les manifestations de jeudi, qui ont réuni en tout plusieurs milliers de personnes (entre 20 000 et 30 000, selon les organisateurs), tendent d'ailleurs à leur donner raison. Elles montrent en tout cas qu'OWS n'a pas encore perdu sa forte capacité de mobilisation.

«Le square de la Liberté était avant tout une sorte de vitrine pour OWS. Mais les activités du mouvement ne s'arrêtaient aucunement aux limites du parc. Depuis plusieurs semaines déjà, nous nous réunissons à l'extérieur du campement pour planifier les actions et avoir des discussions sur le mouvement. Et à cet égard, rien n'a changé depuis mardi», souligne Hall Powell, un membre du comité de coordination d'OWS rencontré dans l'Atrium du 60, Wall Street, à quelques coins de rue de la Bourse, l'un de ces lieux fréquemment «occupés» par les indignés. Le mouvement dispose en outre de plusieurs locaux dans le sud de Manhattan où les manifestants peuvent, au besoin, tenir des assemblées et repenser ensemble leur stratégie. Certaines églises ont même accepté d'héberger quelques-uns des délogés du parc Zuccotti.

Réinventer le mouvement

Mercredi soir, c'est dans une petite salle de spectacle de Soho que plusieurs dizaines d'organisateurs et de manifestants d'OWS se sont réunis afin de discuter des récents événements et de leurs conséquences pour le mouvement. On se serait attendu à y rencontrer des indignés abattus, anéantis. C'est en fait tout le contraire qu'on y a trouvé: un groupe gonflé à bloc, résolu et très optimiste quant à l'avenir du mouvement. Tous se disent convaincus que la force qu'a acquise OWS dans les dernières semaines lui permettra de se réorganiser et de se réinventer rapidement.

En coulisse, certains organisateurs allaient même jusqu'à affirmer que les autorités de la Ville ont peut-être rendu un «service» au mouvement en expulsant les manifestants du parc Zuccotti. C'est que dans les dernières semaines, un peu comme à Montréal et à Québec, l'attention médiatique en était venue à se porter presque exclusivement sur les problèmes liés à l'occupation du parc — ceux de sécurité, d'hygiène, de bruit, etc. —, au détriment du message que cherchent à transmettre les manifestants.

Hall Powell partage largement cet avis: «À plusieurs égards, l'occupation devenait un fardeau pour le mouvement. Et en nous expulsant brutalement du parc et en brimant notre liberté d'expression et de rassemblement, les autorités nous ont permis d'acquérir de nouveaux appuis et de renouveler notre capital de sympathie dans la population, en plus de nous offrir une occasion unique pour réinventer la forme que prend OWS. Évidemment, nous aurions voulu — et voulons toujours — continuer à occuper le parc Zuccotti. Mais le temps est sans doute venu de diversifier nos modes d'action et de transmettre notre message par d'autres moyens que la seule occupation», croit cet organisateur d'OWS âgé de 59 ans.

Un moment charnière

Jusqu'à présent, les manifestants d'OWS ont surtout réussi à s'imposer de manière on ne peut plus efficace dans l'espace public et médiatique nord-américain. Un succès que tous les indignés ne manquent jamais de souligner lorsqu'on les questionne sur la nécessité de poursuivre leur mouvement. «OWS a déjà profondément transformé le débat public aux États-Unis, ne serait-ce qu'en attirant l'attention sur les inégalités sociales et sur la corruption des systèmes économique et politique. Il faut maintenant bâtir sur cette réussite et exiger de vrais changements pour résoudre les problèmes que nous avons exposés», soutient Hall Powell.

C'est d'ailleurs l'une des critiques récurrentes adressées au mouvement depuis qu'il a pris son essor en septembre: son absence de revendications précises. Mais c'est peut-être là mal comprendre le sens de l'occupation, croit Mathieu Dufour, originaire de Québec et professeur d'économie à la City University of New York (CUNY), qui côtoie de près les indignés new-yorkais. Il a organisé pour eux une série d'ateliers visant à démystifier le système économique. Selon lui, l'absence de revendications précises est en fait l'un des grands atouts d'OWS, dans la mesure où elle permet de réunir dans un même espace des gens de différents milieux sociaux et ayant des orientations politiques variées, ce qui ne serait probablement pas le cas si le mouvement formulait des demandes pouvant être attribuées à un parti ou à un courant politique particulier.

«L'originalité et la force d'OWS n'ont jamais résidé dans ses revendications, mais bien davantage dans l'espace de discussion qu'il a créé et qui amène beaucoup d'Américains à s'interroger sur la société dans laquelle ils souhaitent vivre. OWS, c'est avant tout ce nouvel espace démocratique. Et l'impact qu'a le mouvement en Amérique du Nord montre qu'il y a aujourd'hui un réel besoin pour ce genre d'initiatives», croit l'économiste québécois.

Une opinion aussi partagée par de nombreux indignés qui sont venus «réoccuper» le parc Zuccotti dès sa réouverture, mardi soir. «Notre objectif n'a jamais été d'apporter des solutions toutes faites aux problèmes du système économique et politique. Nous voulons plutôt susciter une discussion citoyenne en posant des questions. Par exemple, qu'est-ce que la démocratie? Et surtout, vivons-nous dans la démocratie que nous voulons?», explique Keith Hapip, un manifestant de 21 ans, originaire du Dakota du Nord.

Selon Mathieu Dufour, c'est là probablement ce que le mouvement d'occupation apporte de plus précieux aux sociétés nord-américaines depuis son commencement, il y a deux mois: «En créant ce grand débat de société, il a réussi à stimuler l'imaginaire collectif et nous a forcés à envisager de nouveaux possibles, de nouvelles manières de vivre en société. Et si c'était seulement ça l'impact du mouvement, ce serait déjà énorme.»

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