Le placement syndical touche un travailleur sur quatre

Le placement syndical gangrène l'industrie de la construction de façon plus importante que ne le laissent croire la FTQ-Construction et le Conseil provincial de la construction (International). Un travailleur sur quatre est à la merci de ces deux centrales qui décident des allers et venues sur les grands chantiers au Québec, juge la CSN.

Lors d'une rencontre éditoriale avec Le Devoir, une délégation de la CSN est venue faire la démonstration que l'évaluation du placement syndical dépasse les 15 % auquel on se réfère constamment. «Ils sont prêts à virer le Québec à l'envers pour maintenir quelque chose qu'ils considèrent comme mineur! Il y a là une contradiction. La réalité, c'est qu'un travailleur sur quatre est placé, pas référé, placé par ces deux syndicats-là dans les chantiers les plus payants, où il y a des primes», s'est indigné Louis-Serge Houle, coordonnateur à la CSN-Construction.

Le vice-président Pierre Brassard a renchéri. «Les exemples ne manquent pas. Le chantier du pipeline Ultramar Montréal-Québec en dit long sur la réalité. C'est 98 % du placement qui est fait par les centrales. Les syndicats ont le contrôle de l'employeur, des travaux et des travailleurs», s'est enflammé M. Brassard.

À la CSN, on a analysé la situation du placement qui est au coeur du projet de loi 33 présentement à l'étude. Ils ont extrait de la liste des métiers fournie par la Commission de la construction du Québec (CCQ) ceux qui ont une concentration de 65 % et plus entre les mains d'un seul syndicat (85,6 % des électriciens sont syndiqués FTQ et 94 % des calorifugeurs sont représentés par l'International, par exemple). On compte ainsi près de 31 000 travailleurs (24,3 %) des quelque 125 000 qui ont enregistré plus de 300 heures au cours de la dernière année dont l'emploi dépend directement de la bonne volonté de leur syndicat.

Mais d'où vient le chiffre de 15 % qui sert d'argument à la FTQ et à l'International? Vérification faite auprès de la CCQ, ce pourcentage, qui n'est plus dans son discours officiel, serait le résultat nébuleux de différents éléments statistiques remontant pour certains aux années 1970! On ne se prononce toutefois pas sur l'évaluation faite par la CSN.

Le placement syndical, avec l'intimidation et la discrimination qui en découlent, n'est toutefois pas un phénomène nouveau. Déjà dans le dossier de la Gaspésia, le problème était flagrant. Dans son Rapport d'enquête sur les dépassements de coûts et de délais du chantier de la Société Papiers Gaspésia de Chandler (mai 2005), le commissaire Robert Lesage écrivait que son «enquête a clairement révélé des négations du droit au travail pour plusieurs travailleurs qui n'étaient pas "du bon bord", des pressions explicites sur certains travailleurs de changer d'allégeance au scrutin de juin 2003 [maraudage syndical], s'ils voulaient travailler, des pressions sur des entrepreneurs pour engager» des travailleurs plutôt que d'autres. D'ailleurs, à cet égard, M. Lesage rapporte les propos d'un représentant syndical résumant bien la situation: «C'est un chantier FTQ, icitte».

À la CSN, on affirme ne pas fonctionner selon ces règles. «On les dénonce!», a lancé M. Houle. «Si on disait qu'on ne fournit plus d'arpenteurs au Québec alors qu'on en représente 85 %, si on se comportait comme ça sur les chantiers de l'autoroute 30, du CHUM, du CUSM, aucune job ne se ferait. Le chantier de La Romaine aussi serait paralysé! Si on disait aux compagnies comme Simard-Beaudry, vous n'avez plus d'arpenteurs aujourd'hui, les chantiers seraient stoppés. Sans arpentage, il n'y a pas de plan, on ne sait pas où excaver et où faire les coffrages», a-t-il ajouté.

Dans le concert de critiques envers le gouvernement et son projet de loi, la CSN apparaît comme une voix discordante. D'ailleurs, l'équipe venue visiter Le Devoir avait le ton courroucé de celui que l'on cherche à confiner dans un rôle mineur. La CSN-Construction compte 18 000 syndiqués, soit quelque 11 % de l'ensemble des travailleurs alors que la FTQ-Construction et l'International représentent à eux deux près de 70 % de l'industrie.

Le vice-président de la CSN Jacques Létourneau a d'ailleurs dit constater qu'une dynamique malsaine s'est installée qui laisse voir un conflit entre les centrales syndicales. «Mais ce n'est pas l'enjeu de fond. Pour nous, modifier la Loi de la construction, changer les pratiques et la culture dans l'industrie, ça doit d'abord et avant tout viser l'amélioration des conditions de travail et l'expression du pluralisme syndical», a-t-il plaidé.

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