«On parle du Plan Nord, mais les Inuits?»

«On parle partout du Plan Nord, mais pour la plupart des universités, le Nord et les autochtones en général, ce n’est pas une priorité», déplore Louis-Jacques Dorais.<br />
Photo: Marc Robitaille «On parle partout du Plan Nord, mais pour la plupart des universités, le Nord et les autochtones en général, ce n’est pas une priorité», déplore Louis-Jacques Dorais.

Lorsqu'il prendra sa retraite de l'Université Laval en décembre prochain, l'anthropologue Louis-Jacques Dorais signera la fin de l'enseignement de l'inuktitut en milieu universitaire au Québec. À une époque où, pourtant, le Sud ne s'est jamais autant intéressé au Nord.

Ijurnatuq, diraient les Inuits. Signifiant «ce qui porte à rire», c'est le mot en inuktitut qui décrit le mieux l'ironie ressentie par Louis-Jacques Dorais. Car, au moment où le gouvernement Charest n'a d'yeux que pour le Nord, l'enseignement de la langue et de la culture des peuples nordiques se meurt au Québec. «On parle partout du Plan Nord, mais pour la plupart des universités, le Nord et les autochtones en général, ce n'est pas une priorité», déplore le spécialiste du Grand Nord et le dernier professeur d'université locuteur de l'inuktitut au Québec.

Il y a une dizaine d'années, la langue des Innus de la Côte-Nord a cessé d'être enseignée à l'Université Laval lorsque le professeur qui donnait le cours chaque année à une cohorte d'une vingtaine d'intéressés a pris sa retraite. Idem pour le cours d'anthropologie des Inuits qui pourrait disparaître prochainement. «C'est comme si ce n'était pas assez important, constate M. Dorais non sans déception. Il y a quelques années, un diplômé de l'Université Laval en littérature autochtone s'était fait fermer les portes de toutes les universités. On lui disait que ça n'intéressait personne.»

Mais Louis-Jacques Dorais n'est pas dupe. Il voit bien qu'il y a des fonds alloués à la recherche sur le Nord, pour autant qu'elle touche les «bons» secteurs. «L'Université Laval vient d'avoir des millions pour ses recherches en science et en génie sur le Nord. Mais il n'y a pas grand-chose pour ceux qui s'intéressent aux populations», a-t-il souligné, en faisant allusion à la subvention de 67 millions que vient de recevoir le réseau ArcticNet du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada et du ministère de l'Industrie. Cette allocation permettra aux 30 chercheurs canadiens du réseau, basé à l'Université Laval, d'étudier les impacts des changements climatiques sur l'Arctique canadien côtier pendant les sept prochaines années.

Le cours d'inuktitut ne disparaît pas par manque d'intérêt, confiait M. Dorais au journal Au fil des événements, en début d'année scolaire. Qu'on soit infirmier, administrateur ou chercheur, apprendre la langue est utile. «Les étudiants de mes cours cherchaient à avoir une base pour entrer en communication ou étudier ce peuple plus en profondeur, dit M. Dorais. J'avais même des Inuits dans mes cours.» Toutefois, ce sont les Français, bien plus que les Québécois, qui sont les plus mordus de la culture nordique. À Paris, l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) détient un programme de trois ans sur la langue et la culture inuites, ce que n'offre aucune université au Québec.

Une grande perte

L'anthropologue avait 20 ans la première fois qu'il a mis les pieds dans ce qui pouvait ressembler au bout du monde. C'était en 1965 à Quaqtaq, au Nunavik. C'est avec beaucoup d'humilité et 50 $ dans les poches qu'il est débarqué au pays des Inuits, dans un printemps où tout n'est qu'hiver. «Pour moi, c'était le tiers monde», se souvient-il. «Mais j'ai trouvé des humains, comme nous, avec les mêmes comportements, les mêmes sentiments. Je n'étais pas surpris», souligne M. Dorais, qui dit avoir rapidement appris la langue.

Depuis ce premier coup de foudre avec les aurores boréales, l'anthropologue de près de 40 ans de carrière est retourné une soixantaine de fois au Nunavik. Sans compter ses séjours en Alaska, au Labrador, au Nunavut, au Groenland et autres contrées nordiques. Il admet être bien placé pour comprendre l'importance de connaître l'inuktitut, la langue parlée par 70 % des 170 000 Inuits dans le monde. «Si on parle pas la langue, on passe à côté de certaines choses, surtout au niveau des représentations. On ne peut pas comprendre la façon dont les Inuits voient le monde», a soutenu M. Dorais. «Ne pas apprendre l'inuktitut, c'est un refus de communiquer avec les Inuits sur leur propre terrain. C'est un acte de colonialisme. On se dit que maintenant qu'ils parlent notre langue, ils devraient être comme nous. Mais on perd quelque chose», insiste l'anthropologue qui a aussi étudié les Vietnamiens.

Par exemple, le mot «nuna», comme dans Nunavut, est traduit en français par «territoire». Or, chez les Inuits, le concept de territoire réfère nécessairement à un «endroit qui est occupé», le contraire étant impossible à imaginer. «Dans les traités rédigés en anglais, on parle souvent de "possession du territoire" et de "droit de propriété". Mais pour les Inuits, on ne peut pas posséder le territoire, il n'existe pas de mot pour ça», explique le chercheur. Des mots comme uqalauti (ce qui sert à parler longtemps, téléphone) et takunnaruti (ce qui sert à regarder, télévision) en disent également long sur la façon de penser de ce peuple.

D'autres mots, intraduisibles, sont aussi très révélateurs. Ainsi, iliranartuq, qui signifie «effroi mêlé de respect», désigne le rapport qu'a l'Inuit envers l'homme blanc, qui a le pouvoir. Un mot qui n'a jamais véritablement collé à l'anthropologue qui a passé sa vie à côtoyer les Inuits. «J'habitais dans des familles, je vivais comme eux. Ils avaient de la misère à me classer. Ils ont fini par me dire que je ne ferais jamais un bon administrateur... parce qu'ils n'avaient pas assez peur de moi!»
 
11 commentaires
  • Marie Mance Vallée - Inscrite 8 octobre 2011 07 h 37

    En english

    Vous le savez bien tout se fera en english. Le gouvernement québécois n'osera jamais appliquer la loi 101, même pas auprès de la France. Alors que dire de l'inuktitut.

  • Pierre Rousseau - Abonné 8 octobre 2011 10 h 37

    Oui mais...

    On enseigne toujours l'inuktitut à l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) à... Paris. Nul n'est prophète en son pays!

  • Wilbrod Eastman - Inscrit 8 octobre 2011 11 h 34

    Les Inuits ne sont pas si pauvres que ca

    Transferts gouvernementaux annuels aux 16 000 Cris du Québec: 645 M $

    Budget 2011 de la ville de Gatineau (242 000 habitants): 463 M $

    Budget 2011-2012 du ministère québécois des Ressources naturelles: 547 M

    Vers la création d'un gouvernement régional.
    Les Cris obtiennent un droit de regard sur un territoire grand comme la moitié de la France »

  • Gilles Bousquet - Inscrit 8 octobre 2011 18 h 19

    @ M. Pierre Rousseau

    Nos Inuits vont être tellement contents de savoir que l'inuktitut en France qui est plus en danger de virer English qu'inuktitut.