Dans les universités - Ça sert à quoi, l'éthique?

Anne-Laure Jeanson Collaboration spéciale
Médecins militaires canadiens en Haïti après le séisme de 2010. Bryn Williams-Jones, directeur des programmes de bioéthique du Département de médecine sociale et préventive de l’Université de Montréal, travaille actuellement à un projet de recherche sur l’éthique de la médecine militaire.<br />
Photo: Source Ministère de la Défense nationale/Johanie Maheu Médecins militaires canadiens en Haïti après le séisme de 2010. Bryn Williams-Jones, directeur des programmes de bioéthique du Département de médecine sociale et préventive de l’Université de Montréal, travaille actuellement à un projet de recherche sur l’éthique de la médecine militaire.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

«L'éthique, ce n'est pas pour répondre aux questions faciles. On l'utilise dans cette zone grise où des dilemmes émergent parce qu'il y a différentes visions, basées sur différents repères, sur ce qui est bon de faire», explique Bryn Williams-Jones, directeur des programmes de bioéthique du Département de médecine sociale et préventive de l'Université de Montréal.

Les professionnels disposent d'une gamme d'outils pour agir de façon sentie. «L'éthique, ce n'est pas de la morale, ça ne dit pas quoi faire et ne pas faire», déclare Bernard Lapierre, coordonnateur responsable de l'éthique appliquée à l'ingénierie de l'École polytechnique de Montréal.

Avec l'éthique, on apprend à réfléchir. Cela permet de bâtir un argumentaire global pour émettre une recommandation ou prendre une décision défendable, sans occulter des parties du problème.

Éthique appliquée

Au Québec, on parle d'éthique relative à des professions. La sectorisation de ce champ d'études a commencé il y a 30 ou 40 ans, selon le professeur Lapierre. L'éthique des affaires puis celle des médias ont été les premières à émerger.

En 2000, l'École polytechnique de Montréal a mis au point point un programme spécifique en éthique appliquée à l'ingénierie. Le cours, devenu obligatoire, se donne en fin de baccalauréat à raison de trois heures par semaine.

Les étudiants vont examiner des cas pour apprendre à développer une distance critique par rapport au projet qu'il présente ou exécute. «On va d'abord définir ce qu'est l'éthique, la bioéthique et comment situer l'éthique appliquée à l'intérieur de ce qui se passe dans nos sociétés», poursuit M. Lapierre. Sont évoquées aussi les fonctions de l'éthique, qui sont à la fois éducative, philosophique — à la base du vivre-ensemble — et politique.

D'après le philosophe éthicien, les normes qui régissent nos comportements sont insuffisantes tant dans le monde juridique, pénal et administratif, quel que soit le code déontologie. Selon lui, c'est particulièrement vrai dans le domaine technique et scientifique, ce qui englobe l'ingénierie et le milieu médical. «Pourquoi c'est insuffisant? Parce qu'une norme ne peut pas tout prévoir», affirme-t-il. Il peut arriver des situations où la règle énonce quelque chose qui contredit son esprit, si on l'applique à la lettre.

Des secteurs de pointe comme les biotechnologies ou les nanotechnologies ne disposent pas de norme pour l'instant. Une science hautement changeante comme le génie informatique est, quant à elle, très difficile à réglementer en déontologie.

«La nouveauté nous confronte à des situations que la norme n'avait pas prévues. Ça va prendre 10, 15, 20 ans aux juristes avant de pouvoir statuer, note M. Lapierre. Une question éthique met des valeurs en tension en créant un vide normatif qui, finalement, va être chargé d'incertitude.»

Les enjeux

Le cours de l'École polytechnique répond à plusieurs questions importantes dans la recherche et dans la pratique. Par exemple: comment un ingénieur formé au Québec peut-il travailler en Chine? Comment gérer la loyauté envers son employeur en même temps que son code de déontologie? Comment utiliser le principe de précaution dans des secteurs de pointe?

«Tous ces enjeux sont visités dans des études de cas qu'on analyse a posteriori», indique M. Lapierre. Selon lui, les cas de corruption et de conflit d'intérêts sont très simples à résoudre, «parce que c'est inscrit dans le code de déontologie. Dans ce cas, le problème n'est pas au niveau de la norme, mais de ce qu'on en fait», dit-il.

La moitié des étudiants inscrits au programme de bioéthique de l'Université de Montréal proviennent du milieu professionnel. «Souvent, ils font face dans leur travail à des questions éthiques et ils n'ont pas les outils conceptuels nécessaires pour les aborder», avance M. Williams-Jones.

Conflits possibles

Des intérêts peuvent être tout à fait valables pour un groupe, mais entrer en conflit avec d'autres intérêts, institutionnels, économiques, médicaux ou familiaux.

M. Williams-Jones développe actuellement un projet de recherche sur l'éthique de la médecine militaire. «Nous étudions les défis auxquels font face les professionnels qui travaillent dans des contextes de crise, avec peu de ressources et sans continuité de soins. Il y a des décisions extrêmement difficiles à prendre pour le patient et pour le professionnel aussi», estime-t-il.

En 2010, l'Ordre des pharmaciens du Québec a envoyé une autoformation à ses membres sur le code de déontologie entré en vigueur en 2008. Le document, d'une soixantaine de pages, proposait des mises en situation. «C'est une formation sur le code de déontologie, mais il y avait beaucoup d'éléments qui touchaient l'éthique de la pratique. On ne peut pas tout mettre dans un code de déontologie», a indiqué Diane Lamarre, présidente de l'Ordre.

Le nouveau code insiste beaucoup sur la confidentialité des renseignements personnels. «On a sensibilisé les pharmaciens à l'importance de demander le consentement du patient pour la transmission de données», poursuit Mme Lamarre.

L'encadrement de la publicité sur les médicaments a aussi été précisé. «Il n'y a pas de publicité sur les médicaments prescrits sur ordonnance et on a balisé la nature, le contexte et certaines obligations pour les produits en vente libre», conclut-elle.

***

Collaboratrice du Devoir